Gazoduc transsaharien : l’Algérie prend dix ans d’avance sur le Maroc

Le Niger lance début octobre les relevés topographiques du tracé du gazoduc transsaharien (TSGP), dernière étape avant la construction de son tronçon. Le chantier algérien est ouvert depuis juin. Le gazoduc africain atlantique, porté par le Maroc et le Nigeria, ne sera pas raccordé aux gisements nigérians avant 2036. Dix ans séparent donc l'entrée du projet algérien en phase de réalisation de l'arrivée du gaz nigérian dans le tube marocain.

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Le premier joint de soudure du tronçon algérien du gazoduc transsaharien, réalisé le 4 juin 2026 lors du lancement des travaux à Aoulef, dans la wilaya d'Adrar. Au Niger, les relevés topographiques du tracé doivent débuter en octobre. (DR)

Le ministre nigérien du Pétrole, Hamadou Tini, a fixé le lancement des relevés topographiques du tracé du TSGP sur le territoire nigérien au début du mois d’octobre. Ces relevés précèdent la construction du tronçon. Le ministère algérien des Hydrocarbures prévoit de les compléter par des études environnementales, d’impact et géotechniques.

L’annonce fait suite à la visite de travail de Mohamed Arkab à Niamey, les 21 et 22 septembre. Les communiqués publiés à l’issue de cette visite se limitaient à réclamer le lancement des relevés « dans les meilleurs délais ». Hamadou Tini affirme que le projet a nettement avancé et que Niamey travaille avec la partie algérienne pour harmoniser le calendrier.

Côté algérien, le projet est entré en phase de réalisation en juin. Le 3 juin à Alger, lors de sa cinquième réunion ministérielle, le comité de pilotage a validé l’étude de faisabilité actualisée du cabinet britannique Penspen. Les travaux du tronçon algérien ont été lancés le lendemain à Aoulef, dans la wilaya d’Adrar, en direction de Hassi R’Mel. Long de 4 128 kilomètres depuis Warri, dans le sud du Nigeria, l’ouvrage est conçu pour acheminer 30 milliards de mètres cubes par an et son coût est estimé à 13 milliards de dollars. La section nigérienne mesure 841 kilomètres.

Le corridor atlantique concurrent suit un calendrier plus long. L’OMCo, filiale de l’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM) chargée du gazoduc africain atlantique (AAGP), prévoit la mise en service du tronçon nord, reliant le Sénégal à l’Europe via le Maroc, en 2031. Le tronçon central, qui doit raccorder les gisements du Nigeria, n’est pas attendu avant 2036.

L’avance algérienne repose sur cet écart. Pour l’économiste et consultant financier indépendant Omar Berkouk, qui nous livrait son analyse quelques jours avant l’annonce de Niamey, « l’AAGP ne pourra pas, structurellement, s’appuyer sur le gaz nigérian avant 2036, ce qui confirme sa nature de projet à double vitesse ». Pendant au moins cinq ans après l’ouverture de son tronçon nord, le corridor atlantique fonctionnerait, selon lui, « exclusivement sur la base des ressources mauritano-sénégalaises, sans apport du gaz nigérian qui constitue pourtant la justification stratégique à long terme du corridor pour Abuja ».

L’économiste en conclut que « le TSGP demeure, sur l’horizon 2027-2031, le seul des deux corridors en mesure d’acheminer du gaz nigérian vers l’Europe ». Il évalue à 75-80 % la probabilité de réussite du transsaharien, contre 30 à 40 % pour le projet atlantique. En juillet, il avait déjà relevé que l’accord intergouvernemental signé à Freetown ne levait pas l’hypothèque liée à un financement évalué à 25 milliards de dollars.

Cette avance porte sur l’accès au gaz nigérian, et non sur le marché européen, où le tronçon nord de l’AAGP pourra se positionner dès 2031 grâce au gaz sénégalais et mauritanien. Reprenant un argument du chercheur Francis Perrin, Omar Berkouk estime que l’objectif européen de neutralité carbone en 2050 rend « un démarrage en 2031 préférable pour sécuriser des contrats gaziers européens sur une durée significative ».

Pour l’Algérie, l’enjeu est, selon lui, de « consolider son rôle de hub gazier vers l’Europe avant que l’AAGP n’atteigne sa propre maturité opérationnelle ».

Le tronçon nigérien, principal goulot d’étranglement

La valeur de cette avance dépend du rythme du chantier nigérien. Le 16 février, aux côtés du général Abdourahamane Tiani, le président Abdelmadjid Tebboune avait déclaré : « Nous avons convenu de démarrer les procédures pratiques directement après le Ramadan pour concrétiser ce projet. » Le chantier algérien a démarré le 4 juin, mais la section nigérienne n’a pas encore vu de travaux de construction. En juin, Hamadou Tini situait leur démarrage au début de 2027. Ce calendrier paraît difficilement compatible avec la mise en service « dès 2027-2028 » qu’envisage Omar Berkouk, et aucune date de mise en service du gazoduc n’a été officiellement annoncée à ce jour.

La dépendance à l’égard de cette section est plus forte pour le TSGP que pour son concurrent. Le projet atlantique peut avancer par segments capables de générer des revenus avant l’achèvement du corridor. Omar Berkouk y voit « un atout que le TSGP, par nature linéaire et binaire, ne possède pas ». Tant que la traversée du Niger ne sera pas achevée, le tronçon algérien ne pourra acheminer aucun gaz nigérian vers Hassi R’Mel.

Validée le 3 juin, l’étude de Penspen n’a débouché ni sur un calendrier définitif ni sur une décision finale d’investissement, et le montage était toujours en cours de négociation en août entre Alger, Abuja et Niamey. Les bailleurs ne manquent pourtant pas à l’appel. Dès le mois de mai, la Banque africaine de développement se disait prête à financer le projet et invitait l’Algérie à en prendre la direction.

Sur le terrain, Sonatrach n’a pas attendu le gazoduc pour s’implanter au Niger. Niamey veut désormais associer le groupe public à l’ensemble de sa filière pétrolière, de la recherche à la commercialisation du brut. L’ENAFOR, filiale de Sonatrach, a lancé le 13 août le forage du puits Kafra Sud-Est 1, dans le nord du pays.

Sur le plan sécuritaire, la menace jihadiste au Niger est régulièrement invoquée pour remettre en cause la viabilité du projet. Le cabinet américain North Africa Risk Consulting (NARCO), dirigé par Geoff Porter, conteste cette lecture. Dans une analyse dont Maghreb Émergent a rendu compte en décembre 2025, il juge les craintes sécuritaires « exagérées ».

Selon le cabinet, la conduite sera enfouie à plusieurs mètres sous terre. Les stations de compression, sites fixes et identifiés, en constitueraient donc « les seuls points vulnérables », et elles « peuvent être protégées ». NARCO estime en outre que l’ingénierie d’un gazoduc terrestre est « infiniment plus facile » que celle d’un ouvrage sous-marin, ce qui est en grande partie le cas du corridor atlantique.

Alger a depuis renforcé sa présence militaire au Niger. Le 9 août, l’Armée nationale populaire a remis à l’armée nigérienne quatre hélicoptères, deux Mi-24V et deux Mi-171, accompagnés de munitions et de pièces de rechange. Les 28 et 29 août, une tentative de coup d’État menée par des militaires mutins a été déjouée à Niamey. Dès le lendemain, le 30 août, Alger a dépêché à la capitale nigérienne quatre chasseurs Su-30, un ravitailleur Il-78 et un avion de transport Il-76, moins de trois mois après le lancement des travaux du tronçon algérien.

Pour le spécialiste des questions de défense Akram Kharief, la zone concernée est celle par laquelle transitent « les projets économiques les plus ambitieux d’Alger en Afrique », au premier rang desquels figure le TSGP. Il qualifie la livraison des hélicoptères, trois semaines avant l’envoi des chasseurs, de capacité « à la fois politique et militaire ». Par ce déploiement, Alger se donne les moyens de protéger un corridor énergétique estimé à 13 milliards de dollars, au moment où son tronçon nigérien entre en phase d’études.

2031, une échéance suspendue au gaz sénégalais

Côté atlantique, l’échéance de 2031 n’est pas acquise. Le tronçon nord de l’AAGP doit d’abord s’appuyer sur le gisement de Grande Tortue Ahmeyim (GTA), à cheval sur les eaux sénégalaises et mauritaniennes, dont la première phase est déjà exportée sous forme de gaz naturel liquéfié depuis avril 2025.

Dakar cherche à accélérer, mais le protocole d’accord signé le 15 septembre avec l’italien Eni, en marge du salon Gastech de Bangkok, reste non contraignant et se limite à des études portant sur cinq blocs offshore. C’est ce rythme de contractualisation qui, selon Omar Berkouk, « conditionnera la crédibilité du calendrier 2031 pour le tronçon nord de l’AAGP ». Tout retard sur ce front élargirait d’autant la marge du transsaharien.

C’est sur le marché européen que l’avance du transsaharien devra se concrétiser, et la position de l’Algérie s’y est nettement renforcée cette année. Selon Eurostat, sa part des importations de l’Union en gaz acheminé par gazoduc a atteint 18,2 % au deuxième trimestre 2026, derrière la seule Norvège. La crise du détroit d’Ormuz, qui a ramené à 0,3 % la part du GNL qatari dans les achats européens de GNL, a reporté une partie de la demande vers Alger. L’accord conclu avec l’énergéticien allemand VNG, qui prévoit une hausse des livraisons algériennes vers l’Allemagne à partir du 1er janvier 2027, en est la preuve.

Après le gaz russe, l’obstacle du méthane

L’Union européenne a fixé la fin de ses importations de gaz russe. Le règlement adopté par le Conseil de l’UE le 26 janvier 2026 interdit, à compter du 30 septembre 2027 et au plus tard le 1er novembre 2027, les importations de gaz russe par gazoduc dans le cadre de contrats à long terme. Ni le TSGP, dont le tronçon nigérien n’entrera pas en construction avant 2027, ni l’AAGP, attendu en 2031, ne seront alors en service. Dans l’intervalle, l’Algérie répondra à la demande européenne avec ses propres volumes, acheminés par TransMed vers l’Italie et par Medgaz vers l’Espagne. Le transsaharien, raccordé à ces deux ouvrages via Hassi R’Mel, doit ensuite permettre d’y injecter le gaz nigérian.

Encore faudra-t-il que ce gaz satisfasse aux nouvelles exigences de Bruxelles. Le règlement européen sur le méthane impose aux importateurs de prouver, à partir du 1er janvier 2027, que les hydrocarbures achetés ont été produits dans un régime de mesure et de vérification des émissions équivalent à celui de l’Union. Alger, Washington, Doha et Abuja réclamaient la suspension de cette obligation depuis le 24 juin, dans une lettre commune signée notamment par Mohamed Arkab.

Bruxelles a fini par envisager un report. « J’ai demandé à mes services d’examiner la possibilité de reporter d’un an la partie de la législation relative aux importations », a déclaré le 25 septembre le commissaire européen à l’Énergie, Dan Jørgensen. Plus d’une douzaine d’États membres, dont l’Allemagne, réclamaient déjà un report, rejoints le 18 septembre par la France.

Rien n’est pourtant arrêté, puisque toute modification devra recevoir l’aval du Parlement européen et du Conseil. Surtout, le commissaire est resté muet sur le plafond d’intensité de méthane qui s’appliquera aux contrats signés ou renouvelés à compter du 5 août 2030. C’est ce seuil, bien plus que l’échéance de 2027, qui encadrera les contrats que le transsaharien et le tronçon nord de l’AAGP chercheront à conclure au tournant de la décennie.

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