Gazoduc Nigeria-Maroc : « une étape décisive » qui ne lève pas l’hypothèque des 25 milliards, selon l’économiste Omar Berkouk

Signé le 19 juillet à Freetown, l'accord CEDEAO donne au projet une assise régionale inédite. Mais le bouclage financier des 25 milliards de dollars reste entier, relève l'économiste.

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Le complexe gazier d'Arzew, dans l'ouest algérien. Le TSGP viendrait se brancher sur des infrastructures d'exportation déjà opérationnelles vers l'Italie et l'Espagne. ©SONATRACH

La veille de l’arrivée de Pedro Sánchez à Alger pour parler gaz avec Abdelmadjid Tebboune, quinze chefs d’État ouest-africains signaient à Freetown, en Sierra Leone, un texte qui concerne l’Algérie au premier chef sans qu’elle y figure. Réunis dimanche 19 juillet pour le 69e sommet de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), ils ont paraphé l’accord intergouvernemental régissant le développement du Gazoduc atlantique africain, plus connu sous le nom de gazoduc Nigeria-Maroc. Dix ans après son lancement par Mohammed VI et le président nigérian de l’époque, Muhammadu Buhari, le projet cesse d’être une affaire bilatérale maroco-nigériane pour devenir une entreprise régionale.

Les chiffres donnent le vertige. Quelque 6 800 kilomètres de conduites le long de la façade atlantique, treize pays côtiers traversés, une architecture mêlant tronçons terrestres et sous-marins, 30 milliards de mètres cubes de capacité annuelle. La moitié de ces volumes est réservée aux marchés ouest-africains, l’autre destinée au Maroc et à l’Europe. Le tout pour environ 25 milliards de dollars, à déployer par phases sur vingt-cinq ans. La gouvernance a été arrêtée à Freetown, avec une haute autorité du gazoduc installée au Nigeria et une société de projet de droit marocain, coentreprise entre l’ONHYM et la compagnie nationale nigériane NNPC, chargée du financement et de la construction.

Dans une note d’analyse reçue en exclusivité par Maghreb Emergent, l’économiste et consultant financier indépendant Omar Berkouk mesure la portée de l’événement tout en pointant son talon d’Achille. La signature de Freetown « marque une étape institutionnelle décisive » pour le projet, écrit-il, « mais ne lève pas l’incertitude majeure qui pèse sur le projet : le bouclage financier des 25 milliards de dollars requis ».

Un tour de table encore introuvable

Car derrière la photo de famille des chefs d’État, le montage financier reste à construire. La Banque islamique de développement et le Fonds OPEP pour le développement international ont financé les études d’ingénierie et environnementales, désormais achevées selon l’ONHYM et NNPC. Les Émirats arabes unis ont promis une contribution. La Banque européenne d’investissement figurerait parmi les institutions prêtes à s’engager, selon la ministre marocaine de l’énergie, Leila Benali, sans que l’ampleur de cet engagement soit connue. En mai, des émissaires marocains se sont rendus à Washington pour solliciter la U.S. International Development Finance Corporation, dans le sillage du prêt de 4,7 milliards de dollars accordé par l’Export-Import Bank américaine au projet gazier mozambicain de TotalEnergies.

Un attelage hétéroclite, donc. Fonds du Golfe, institutions multilatérales, capitaux américains espérés. Mais pas de chef de file. « L’absence d’un chef de file clairement identifié et d’un bouclage financier consolidé constitue le principal risque d’exécution du projet à ce stade, davantage que le risque technique ou géologique », analyse Omar Berkouk.

L’Europe, elle, observe. Le paradoxe ne lui échappe pas puisque le Vieux Continent constitue « le débouché final le plus valorisant pour le gaz transporté », note l’économiste, alors que « son engagement financier direct dans le projet reste, à ce stade, en retrait par rapport aux bailleurs du Golfe ». Entre les objectifs du Pacte vert, la concurrence du GNL américain et qatari et un horizon de réalisation qui court sur un quart de siècle, Bruxelles ne se presse pas.

Le raccordement prévu au nord du Maroc n’est pas le moindre des symboles. Le gaz nigérian rejoindrait l’Espagne par le Gazoduc Maghreb-Europe, cette conduite qui acheminait le gaz algérien vers la péninsule Ibérique via le territoire marocain jusqu’à sa fermeture, fin 2021, dans le fracas de la rupture entre Alger et Rabat. Réactiver ce segment avec du gaz nigérian reviendrait à retourner l’infrastructure contre son concepteur. « Le raccordement annoncé du NMGP au segment nord du Gazoduc Maghreb-Europe pourrait, si concrétisé, contourner à terme le rôle de transit qu’occupait l’Algérie sur cet axe », relève la note.

Alger dispose d’une fenêtre, pas d’un boulevard

L’Algérie n’est pas démunie. Son projet concurrent, le gazoduc transsaharien (TSGP), qui doit acheminer le gaz nigérian vers Hassi R’mel via le Niger, aligne des arguments que le tracé atlantique ne peut revendiquer. Un parcours de 4 100 kilomètres environ, contre 6 800. Trois pays traversés au lieu de treize. Un coût estimé autour de 13 milliards de dollars, à réactualiser, soit près de moitié moins. Et surtout des débouchés déjà construits et amortis vers l’Italie et l’Espagne, les gazoducs Transmed et Medgaz, sur lesquels le TSGP viendrait se brancher directement. Début juin, Alger a d’ailleurs lancé les travaux de son tronçon, et la Banque africaine de développement s’est dite prête à financer le projet.

Les réserves ne viennent pas seulement d’Alger. Le cabinet américain North Africa Risk Consulting (NARCO) a jugé, dans une note interne révélée fin 2025, que le tracé atlantique était un projet sans client au bout, chiffrant son coût réel à 38 milliards de dollars et pointant l’absence d’acheteurs fermes pour les volumes destinés à l’Europe. Le même cabinet estimait le tracé algérien « nettement plus réaliste », rappelant que sur les 4 200 kilomètres du transsaharien, 1 800 seulement restent à construire, quand le corridor atlantique doit sortir de terre dans sa quasi-totalité. Quant à l’objection sécuritaire brandie contre le passage par le Niger, NARCO la démonte méthodiquement, qualifiant ces craintes d’« exagérées » et invitant à distinguer la réalité opérationnelle du tracé de la panique médiatique entourant le Sahel.

Omar Berkouk refuse pour autant de conclure à un duel à mort entre les deux corridors. « Le NMGP ne rend pas le TSGP obsolète », écrit-il, les deux projets répondant « à des besoins de valorisation différents des réserves gazières nigérianes » et pouvant « in fine coexister sur un horizon de 25 ans ». Le rythme de réalisation du tracé atlantique, phasé sur un quart de siècle, laisse même à l’Algérie « une fenêtre pour réactiver ou accélérer le TSGP ». Mais l’économiste ne masque pas la dimension politique de Freetown. L’adhésion unanime des pays de la CEDEAO « renforce la position régionale de Rabat en Afrique de l’Ouest », une zone où l’influence algérienne « reste plus limitée comparée à son ancrage traditionnel au Sahel et en Afrique du Nord ». Le pipeline devient un instrument de recomposition géopolitique autant qu’une infrastructure énergétique.

Les risques ne manquent pas non plus côté marocain. Instabilité sécuritaire dans le golfe de Guinée et la bande sahélienne, complexité d’une coordination à treize, exposition d’un actif conçu pour plusieurs décennies à la décarbonation de la demande européenne, qui pourrait réduire les volumes exportables « à horizon 15-20 ans ». Sans compter le risque, classique des grands projets extractifs ouest-africains, d’une captation de la rente par les élites locales plutôt que d’une redistribution large.

Pour Alger, conclut Berkouk, il s’agit d’un « test de la capacité du pays à maintenir sa position de partenaire gazier de référence pour l’Europe méridionale, face à une offensive diplomatique et infrastructurelle marocaine désormais adossée à l’ensemble de la CEDEAO ». Le prochain rendez-vous est identifié. Ce sera l’annonce, ou non, d’un bouclage financier pour la première phase du tracé atlantique, l’extension du gazoduc ouest-africain existant de Takoradi, au Ghana, jusqu’à San-Pédro, en Côte d’Ivoire. Elle « donnera la mesure réelle de la crédibilité d’exécution du projet ».

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