Pedro Sánchez atterrira lundi à Alger en provenance directe de New York, où il aura assisté la veille à la finale du Mondial opposant l’Espagne à l’Argentine. Du stade au palais d’El Mouradia, sans escale par Madrid. Le symbole n’aura échappé à personne dans la capitale algérienne, où l’on se souvient qu’en mars 2022 le même chef de gouvernement avait choisi Rabat contre Alger sur le dossier du Sahara occidental, provoquant la suspension du Traité d’amitié et le gel du commerce bilatéral.
Quatre ans plus tard, c’est lui qui fait le déplacement. Avec, dans ses bagages, la vice-présidente troisième Sara Aagesen, le ministre des Affaires étrangères José Manuel Albares, déjà venu à Alger en mars préparer le terrain, et les représentants des quatre entreprises qui structurent le marché gazier espagnol, Repsol, Naturgy, Moeve et Enagás, dont la présence dans la délégation a été révélée par El Periódico. Le programme prévoit des entretiens avec le président Abdelmadjid Tebboune et le Premier ministre Sifi Ghrieb, ainsi qu’une rencontre d’affaires.
Ce que Madrid vient chercher
Le gazoduc Medgaz, qui relie Beni Saf à Almería, transporte aujourd’hui environ 10,6 milliards de mètres cubes par an, après le relèvement du débit quotidien de 28 à 32 millions de mètres cubes consenti par Alger au printemps. Le gouvernement espagnol souhaite y ajouter entre 0,4 et 0,8 milliard, selon des sources gouvernementales espagnoles citées par la presse madrilène. S’y ajouterait entre 0,5 et 1 milliard de mètres cubes supplémentaires sous forme de gaz naturel liquéfié (GNL), acheminé par méthaniers, une voie aujourd’hui marginale dans les échanges entre les deux pays. Au total, l’exécutif espagnol évoque une hausse de l’ordre de 10 % des volumes importés.
Les livraisons algériennes n’ont pourtant pas attendu la réconciliation politique pour progresser. Au premier semestre 2026, elles ont atteint 64 230 gigawattheures, en hausse de 4 % sur un an, d’après le dernier bulletin statistique d’Enagás. L’Algérie pèse désormais près de 34 % des entrées de gaz naturel en Espagne, devant les États-Unis (29,4 %, en recul continu depuis plusieurs mois) et la Russie, autour de 20 %. Une première place reconquise en mai après quatre mois de flottement. Premier fournisseur de l’Espagne, l’Algérie trouve en retour dans ce pays son deuxième client européen, derrière l’Italie.
Deux modèles de contrat face à face
La négociation qui s’ouvre lundi n’est pas une simple affaire de volumes. Chaque partie défend une architecture contractuelle opposée. Sonatrach, qui détient 51 % de Medgaz (les 49 % restants se partagent entre Naturgy et le fonds BlackRock), veut des engagements fermes sur la capacité maximale, garantie de recettes pour Alger. Madrid plaide au contraire pour des clauses de flexibilité, indexées sur l’état des marchés et sur le taux d’utilisation de ses sept terminaux de regazéification. L’imbrication capitalistique entre les deux rives complique encore l’équation, la presse espagnole ayant évoqué ce printemps une montée de Sonatrach au capital de Naturgy.
Un détail des sources gouvernementales espagnoles mérite d’être relevé. «L’Algérie est un négociateur dur», reconnaît-on à la Moncloa. L’aveu dit le renversement du rapport de force. En 2022, Alger avait encaissé la volte-face espagnole sur le Sahara occidental sans jamais couper le robinet, se contentant de rappeler son ambassadeur et de geler les opérations de commerce extérieur. Le gaz avait continué de couler. La coopération sécuritaire et migratoire aussi.
Aujourd’hui, la guerre en Ukraine et la confrontation entre Washington et Téhéran ont tendu les marchés, et la fermeture par le Maroc du gazoduc Maghreb-Europe a fait basculer l’approvisionnement espagnol vers le GNL, plus cher et plus volatil, à hauteur de 65 à 70 % des entrées. Le tube algérien, stable et compétitif, est redevenu un actif que l’on vient courtiser en personne.
Solaire, hydrogène et contentieux en suspens
La délégation espagnole ne se limite pas aux hydrocarbures. Alger cherche des capitaux pour son programme de diversification énergétique, en particulier dans le solaire, où les entreprises espagnoles occupent des positions de premier plan, et dans l’hydrogène vert. Madrid espère des accords dans ces filières, ainsi que dans la technologie et la défense, secteurs où les appels d’offres publics algériens attirent ses industriels.
Reste un passif commercial que la visite devra aussi solder. Plusieurs groupes espagnols, dont Técnicas Reunidas, TSK, Elecnor et IDOM, traînent des contentieux ouverts en Algérie, entre retards de paiement et contrats inexécutés. Le différend a débordé le cadre bilatéral, l’accord d’association entre l’Union européenne et l’Algérie ayant été porté en arbitrage. Les restrictions algériennes aux importations, assumées au nom de la protection de la production nationale, restent un point de friction que la presse économique espagnole ne manque pas de rappeler à la veille du voyage.



