Un rapport publié par la Banque mondiale, intitulé “From Fire to Resilience: Rethinking How Algeria Manages Its Forests”, dresse un bilan chiffré alarmant des incendies de forêt en Algérie depuis près de quatre décennies, plaçant la wilaya de Béjaïa au cœur des zones les plus exposées du pays.
75 000 incendies en 37 ans
Entre 1985 et 2022, l’Algérie a enregistré plus de 75 000 incendies de forêt, soit une moyenne annuelle de 35 000 hectares brûlés — l’équivalent de 50 000 terrains de football. Le rapport souligne que ce n’est pas seulement la fréquence des feux qui a évolué, mais leur intensité : sécheresses prolongées, hausse des températures et dégradation des sols ont favorisé l’apparition de méga-feux, plus rapides, plus chauds et nettement plus destructeurs.
Béjaïa, deuxième wilaya la plus frappée
Selon les données de la Banque mondiale, Béjaïa se classe au deuxième rang national des wilayas les plus affectées par les incendies de forêt : près de 5 300 incendies y ont été recensés entre 1985 et 2022, ravageant plus de 144 000 hectares. La wilaya se distingue par une configuration à risque, où zones d’habitat dense et massifs forestiers s’entremêlent étroitement, exacerbant la vulnérabilité des populations locales face aux flammes.
C’est précisément à Béjaïa qu’un projet pilote est aujourd’hui mis en œuvre pour renforcer les systèmes d’alerte précoce et de réponse rapide aux incendies. Un plan d’investissement est en cours d’élaboration pour étendre ces dispositifs à l’échelle nationale, combinant appui institutionnel et investissements ciblés : caméras de surveillance, drones, pistes d’accès et réseaux d’approvisionnement en eau.
2021 : l’année qui a tout changé
Le rapport revient sur l’été 2021, marqué par des incendies dévastateurs à Béjaïa, El Tarf et Tizi Ouzou, qui ont coûté la vie à plus de 100 personnes et causé des dégâts agricoles et immobiliers dépassant 124 millions de dollars. Cette tragédie a mis en lumière, selon la Banque mondiale, un risque qui s’accumulait depuis des années sans réponse structurelle adéquate.
Un système de gestion des forêts à bout de souffle
Le diagnostic mené conjointement par le gouvernement algérien et la Banque mondiale révèle plusieurs failles structurelles : des plans de gestion forestière obsolètes, une délimitation incomplète des périmètres forestiers exposant les terres à l’empiétement, des systèmes de données fragmentés, ainsi qu’une coordination insuffisante entre institutions. Le surpâturage, le défrichement et l’application inégale des réglementations aggravent par ailleurs la dégradation des écosystèmes forestiers.
« La gestion des risques d’incendie en Algérie évolue vers un modèle plus intégré et anticipatif, qui privilégie la prévention et la préparation plutôt que la seule réponse d’urgence », a déclaré le Professeur Hamid Afra, délégué national aux risques majeurs au ministère de l’Intérieur, des Collectivités locales et de l’Aménagement du territoire.
Réformes législatives en cours
Le rapport salue l’adoption de la loi forestière de 2023 et de la loi sur la gestion des risques de catastrophes de 2024, deux textes considérés comme des avancées majeures pour renforcer la gouvernance du risque incendie, favoriser l’investissement privé et encourager la participation communautaire à la gestion forestière.
Une économie forestière à réinventer
Au-delà des dispositifs de lutte, la Banque mondiale insiste sur le potentiel économique inexploité du secteur forestier algérien : liège, résine, huiles essentielles et plantes médicinales offrent des perspectives de valorisation et de création d’emplois, tout comme l’écotourisme, qui attire déjà des millions de visiteurs dans les parcs nationaux chaque année.
« Ce que nous observons en Algérie, c’est une reconnaissance forte du fait que les incendies de forêt ne relèvent plus uniquement de l’environnement, mais constituent un véritable enjeu de développement », a conclu Cemile Hacibeyoglu Ceren, représentante résidente de la Banque mondiale en Algérie.


