En déplacement éclair à Alger, le ministre français de la Justice, Gérald Darmanin, a tenté de relancer une coopération judiciaire quasiment gelée depuis près de deux ans entre la France et l’Algérie. Officiellement effectuée à la demande du président Emmanuel Macron, cette visite visait avant tout à renouer le dialogue avec les autorités algériennes autour de plusieurs dossiers sensibles, allant des « biens mal acquis » aux extraditions, en passant par la lutte contre le narcotrafic et le terrorisme.
Au cœur des discussions, certaines demandes formulées par Alger. Dans une interview accordée à la chaine d’information CNEWS, le ministre français a révélé que les autorités algériennes avaient transmis plus de 130 demandes de coopération judiciaire liées aux affaires de corruption et aux « biens mal acquis » attribués au clan de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika.
Pour montrer la volonté de Paris de traiter ces dossiers avec sérieux, Gérald Darmanin s’était déplacé avec le Procureur national financier. Le garde des Sceaux a affirmé que la France souhaitait aider l’Algérie à « récupérer l’argent qui appartient au peuple algérien ». Dans cette perspective, une délégation de hauts magistrats algériens doit être reçue en France début juin afin d’accélérer les échanges judiciaires et le traitement des dossiers financiers.
Les demandes d’extradition et la question des opposants
Autre sujet sensible évoqué durant les discussions : les demandes d’extradition formulées par Alger. Gérald Darmanin a notamment insisté sur la nécessité d’une coopération renforcée contre la criminalité organisée, en particulier contre les responsables de la « DZ Mafia » installés en Algérie et impliqués dans le narcotrafic.
Le ministre français a expliqué vouloir obtenir davantage d’extraditions de criminels recherchés par la justice française, reconnaissant toutefois que ce type de coopération n’avait pas réellement fonctionné depuis longtemps entre les deux pays. Paris espère désormais reproduire avec Alger certains mécanismes récemment mis en place avec le Maroc.
Concernant les opposants politiques algériens réfugiés en France, Gérald Darmanin a tenu à rappeler les limites de la coopération judiciaire. Il a affirmé que la France ne livrait pas les personnes bénéficiant du statut de réfugié politique, tout en précisant que Paris restait disposé à examiner les demandes de coopération policière jugées légitimes.
Le garde des Sceaux a également abordé le cas de l’agent consulaire algérien détenu à Paris dans le cadre de l’affaire Amir DZ. Il a assuré aux autorités algériennes que ce dernier était traité dans des conditions normales, tout en rappelant que la justice française demeurait indépendante du pouvoir politique.
Terrorisme, Sahel et narcotrafic
Sur le plan sécuritaire, Gérald Darmanin a décrit la coopération franco-algérienne comme « parfaite » dans la lutte contre le terrorisme islamiste. Selon lui, cette coopération n’a jamais cessé malgré les tensions diplomatiques des derniers mois.
Le ministre a notamment salué l’aide des services algériens dans la sécurisation des Jeux olympiques d’été, affirmant que les renseignements transmis par Alger avaient été précieux pour la sécurité française.
Les deux pays partagent également les mêmes inquiétudes face à la montée des menaces dans la région sahélienne. Darmanin a souligné que les services de renseignement français et algériens échangeaient quotidiennement, notamment sur les questions liées au Mali, au Niger et à la Libye.
Le ministre a rappelé que l’Algérie, marquée par la décennie noire des années 1990, disposait d’une expérience importante dans la lutte contre l’islamisme radical.
Le dossier Christophe Gleizes
Le cas du journaliste français Christophe Gleizes, condamné en Algérie à sept ans de prison pour apologie du terrorisme, a également été abordé durant la visite.
Gérald Darmanin s’est dit rassuré par les conditions de détention de son compatriote et a exprimé l’espoir d’une issue favorable pour des raisons humanitaires. Il a expliqué avoir évoqué directement cette question avec le président Abdelmadjid Tebboune, disant faire confiance au chef de l’État algérien pour accomplir un « geste » envers la famille du détenu.
Le ministre français a rappelé que la condamnation étant désormais définitive, une éventuelle mesure de grâce ou de libération relèverait désormais des autorités algériennes.
Immigration et accords de 1968
La question migratoire a également été évoquée en marge des discussions judiciaires. Gérald Darmanin a indiqué que près de 3 000 personnes considérées comme dangereuses avaient été expulsées vers l’Algérie en 2024, tout en reconnaissant que le rythme des expulsions avait fortement diminué depuis.
Le ministre estime désormais que les accords franco-algériens de 1968 sur l’immigration sont dépassés. Selon lui, ces textes devraient être remplacés par un nouvel accord davantage adapté aux réalités actuelles et respectueux des intérêts des deux États.
« Se respecter malgré les désaccords »
Au-delà des dossiers techniques, Gérald Darmanin a voulu donner une dimension plus politique à sa visite. Le ministre a insisté sur la nécessité pour Paris et Alger de renouer un dialogue fondé sur « la confiance » et le « respect mutuel », malgré les désaccords persistants sur certaines questions internationales ou migratoires.
Il a rappelé que la France et l’Algérie demeuraient deux partenaires majeurs liés par l’histoire, la sécurité et les échanges humains. Évoquant son histoire familiale, Gérald Darmanin a notamment rappelé que son grand-père était un tirailleur algérien ayant servi dans l’armée française avant de choisir la France.
Le garde des Sceaux a enfin estimé qu’une rencontre entre Emmanuel Macron et Abdelmadjid Tebboune avant la fin du quinquennat constituerait « une bonne chose », signe possible d’un réchauffement progressif des relations entre les deux capitales.


