C’est peut être le plus grand buzz mondial produit en Algérie. Impressions en centaines de millions sur les réseaux sociaux, reprises dans les médias des cinq continents, débats sous toutes les latitudes. Le « craquage » des supporters du Mouloudia d’Alger jeudi dernier pour célébrer leur 10e titre de champion d’Algérie a impressionné la planète entière.
Comme le grandiose habite toujours un lieu, Bab El Oued, la petite réplique cachée de la baie d’Alger, a offert le vertigineux décor nocturne d’une lévitation éblouissante. Aussitôt retombée du ciel la magie enguirlandée au dessus de la ville rouge, les controverses ont débuté. Pas toujours pertinentes. Parfois fatigantes. Comme celle animée par l’extrême droite française sur « pourquoi les algériens sont des casseurs pendant la fête à Paris et ne le sont pas à Alger ? » Réponse : « les policiers français devraient aller faire des stages en Algérie pour apprendre à se faire respecter ». Sans commentaire. A l’inverse de son déroulement, cet enchantement nocturne d’Alger n’est pas tombé du ciel. Des citoyens l’ont créée. Ils racontent beaucoup de choses de l’Algérie à ses gouvernants et au reste du monde.
Lorsque le peuple peut s’organiser …
La première leçon du méga craquage de la nuit de jeudi dernier est celle d’une autonomie résiliante de l’initiative populaire. Des commentaires hors sol ont attribué l’invraisemblable embrasement de Bab El Oued à Sonatrach, propriétaire depuis 15 ans, à près de 100%, de la section football du MCA. C’est ne rien connaître à l’univers des ultras en Algérie et à ce que font les supporters pour leur club.. Ma collègue Lynda Abbou a fait travailler des IA spécialisées pour évaluer le déploiement de jeudi dernier. Environ 5000 tirs pyrotechniques entre signal d’alarme dans le ciel et fumigène au sol. Le calcul du coût rapporté au prix unitaire et au prix de gros concédé aux ultras , selon l’enquête de la journaliste, situe la dépense aux alentours de 22 millions de dinars ( 80 000 euros au marché noir de la devise, 146 000 euros au taux officiel ).
Rien qui ne soit vraiment au dessus des moyens de l’immense galerie du doyen du football algérien. Si l’on considère prudemment 7000 foyers différents impliqués dans la célébration du 10e championnat, cela représente environ un budget de trois milles dinars par foyer. Aucun besoin de l’argent public, ni même celui de sponsors cachés.
La vraie question et celle de l’auto-organisation. Dans les quartiers populaires, et au sein des ultras des clubs on se connaît, on écrit et on répète des chansons ensemble, on veille des nuits pour produire un Tiffo géant, on collecte pour acheter des fumigènes au prix de gros, on reparti les tâches, on coordonne la logistique, le timing du déploiement. On protège le secret. On communique juste à temps. C’est en même temps la grande leçon. Lorsque les Algériens arrivent à s’organiser en toute liberté, ils peuvent réaliser des merveilles. Et enchanter le monde.
La plus belle des publicités
La deuxième leçon à tirer de ce qui s’est produit est qu’il est très souvent contre-productif pour l’Etat d’essayer de régenter tout ce qui se passe au cœur de la société. Le « craquage » du Mouloudia est un superbe concentré d’illégalité ; produits pyrotechniques interdits, risques d’incendie, attroupement sur la voie publique, tapage nocturne. Ce n’est pas à balayer du revers de la main. Des risques de sécurité publique existent. Les sécuritaires ont été souples. La fête est un art populaire. Comme pour le tournage promotionnel de DJ Snake à la grande poste d’Alger, transformé en concert live improvisé, il y a deux semaines.
Le craquage, déjà incroyable, du centenaire du Mouloudia en août 2021, c’était déroulé sans accrocs. Et ce n’était pas le seul. Il convient donc juste d’ajuster, de desserrer, le câble de frein qui ralenti la marche du pays. Dans tous les domaines ou l’initiative citoyenne autonome peut l’accélérer. En inventant une fresque pour se signaler au monde, comme en fabricant une réponse à la pénurie des idées de ceux qui gouvernent. L’irruption globale de Bab El Oued la rouge en est un échantillon hallucinant. Il offre, dans un script de fiction, la plus belle des publicités à l’Algérie. Un pays modèle dans la célébration. Une société apaisée malgré ses frustrations politiques.Une histoire urbaine foisonnante. Une destination déjantée, émouvante.
Le vrai gaspillage est ailleurs
Beaucoup de commentateurs, majoritairement algériens, ont rayé le gaspillage des supporters, pourtant socialement en difficultés. C’est la troisième leçon de Bab El Oued. Elle s’adresse à la gouvernance du pays. Le vrai gaspillage est la part trop importante de l’argent public consacrée au financement du football professionnel. Alors que l’écosystème existe pour qu’il se finance majoritairement par les revenus qu’il peut générer. Le message du craquage est aveuglant. Les supporters qui se saignent pour honorer leurs couleurs, sont prêts à payer pour s’abonner au stade, pour acheter des maillots, devenir souscripteurs-actionnaires de leurs clubs. Ici le frein sécuritaire grippe la machine. Matchs incalculables joués à huis clos – comme MCA-USMA retour par exemple-, jauge de 75% du public dans les stades, interdiction de déplacement des galeries avec leur équipes, programmation rédhibitoire l’après midi en semaine…
L’argent du supporter, et pas seulement le sien, est chassé du bilan financier des clubs. Et le trésor public passe derrière, via les entreprises publiques ou les fonds de wilayas, pour effacer les ardoises. Si les droits TV de la ligue 1 Mobilis étaient cotées à la bourse, les images virales de la nuit de jeudi dernier en ferait exploser le cours. Mais ces droits, piégés dans un misérable monopole, continuent de priver le football professionnel des revenus tv qu’il méritent si l’on passait, comme ailleurs, par les enchères. Et continuent d’empêcher les clubs de grandir et le spectacle d’embellir. Il y a un gisement de consommation du football-spectacle qui est obstrué en Algérie. Le craquage historique du MCA l’a révélé à ceux qui ne veulent pas le voir. C’est un quasi acte économique Schumpeterien. Il a inventé un mode de production, et ses outils, prometteur de changement et fatal pour l’ancien. Une destruction créative .


