Mehdi Hijaouy, l’espion du Palais en cavale qui fait les nuits blanches de l’appareil sécuritaire marocain

Il a passé l’essentiel de sa vie dans les coulisses du pouvoir marocain. Formé pour surveiller, infiltrer et déjouer les menaces pesant sur le royaume, Mehdi Hijaouy est aujourd’hui lui-même traqué par les services auxquels il a consacré sa carrière. Le quotidien français “Libération” a publié une enquête sur cet ancien cadre du renseignement extérieur marocain, devenu l’un des hommes les plus embarrassants pour l’appareil sécuritaire du royaume.

Maghreb Emergent
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Mehdi Hijaouy, l'espion du roi en cavale que les services marocains traquent

Issu d’une famille proche des cercles militaires marocains, Mehdi Hijaouy rejoint en 1994 la Direction générale des études et de la documentation (DGED), le service de renseignement extérieur du royaume. Son père, officier formé à Saint-Cyr et attaché de défense, était apprécié du roi Hassan II. Un de ses oncles, le colonel Abdelkader Allam, a trouvé la mort sur le front du Golan pendant la guerre d’Octobre 1973, et a été élevé au rang de héros national.

Au sein de la DGED, Hijaouy gravit progressivement les échelons jusqu’à devenir contrôleur général. En 2000, il effectue un stage auprès du Mossad et du Shin Bet israéliens, devenant le premier stagiaire marocain officiellement accueilli par les services de renseignement israéliens.
En 2005, sous le nom de code « Amos », il dirige le service action et le bureau de la sécurité interne de la DGED. Il accompagne les déplacements officiels du roi en Afrique et participe à des opérations en France, en Espagne et dans les pays du Benelux. Dans le contexte du conflit du Sahara occidental, les services marocains mènent alors une intense bataille d’influence et de contre-espionnage en Europe.

Après avoir dirigé le cabinet de Yassine Mansouri, patron de la DGED, il est affecté à partir de 2017 auprès du conseiller royal chargé de la coordination des services de sécurité. Une fonction stratégique qui le place au plus près des secrets les plus sensibles du royaume.

Les frères Azaitar et le Livre blanc de trop

La rupture avec l’entourage royal ne se produit pas à la faveur d’un scandale spectaculaire, mais à travers une série d’initiatives perçues comme des entorses aux usages du Palais. En 2021, Mehdi Hijaouy prend publiquement position en faveur des frères Azaitar. Les trois combattants germano-marocains d’arts martiaux mixtes (MMA) — Ottman, Abu Bakr et Omar — sont devenus au fil des années des figures familières et influentes de l’entourage du roi Mohammed VI, dont ils sont réputés très proches. Dans une tribune publiée par le magazine économique marocain “Challenge”, Hijaouy estime qu’ils pourraient contribuer à la formation des forces de sécurité marocaines. La proposition, bien que transmise au souverain, est finalement écartée par ses conseillers.

Deux ans plus tard, en 2023, il franchit une étape supplémentaire en adressant directement à Mohammed VI un « Livre blanc » consacré à l’avenir et à la refonte du renseignement marocain. Dans un système de cour où l’accès au souverain est jalousement gardé et où l’influence est proportionnelle à la proximité avec le roi, contourner les canaux officiels est perçu comme un affront par les principaux responsables sécuritaires, au premier rang desquels le chef du pôle sécuritaire Abdellatif Hammouchi et le conseiller royal Fouad Ali El Himma.

De Paris à Madrid, puis la disparition

Devenu radioactif à Rabat, Mehdi Hijaouy quitte le Maroc. L’exilé s’installe d’abord en France avant de rejoindre l’Espagne. Les autorités marocaines cherchent alors à obtenir son arrestation en vue d’une extradition. À Madrid, la justice espagnole lui confisque son passeport et l’oblige à se présenter régulièrement aux autorités dans le cadre d’un contrôle judiciaire.

C’est durant cette période qu’il rencontre des responsables du Centre national du renseignement espagnol (CNI). Cet entretien le convainc qu’un accord de circonstance est possible et qu’un retour forcé vers le Maroc devient une hypothèse réelle. Le quinquagénaire choisit alors de disparaître des radars espagnols vers une destination inconnue, emportant avec lui ses secrets sur les intrigues et les coups tordus échafaudés dans les arrière-cuisines du pouvoir. De quoi nourrir bien des spéculations en cette période de fin de règne, où le roi ne dissimule plus sa santé défaillante.

Au fil de sa carrière, Mehdi Hijaouy a accumulé des données explosives. Selon l’enquête journalistique, il a conservé un accès à des informations ultra-sensibles après son affectation à la coordination des services, y compris sur les coulisses de l’affaire Pegasus.

Ce logiciel espion, dont l’utilisation présumée par Rabat a provoqué de vives tensions diplomatiques avec plusieurs pays occidentaux, a notamment été associé à des opérations de surveillance visant l’Algérie. Les données publiées par Forbidden Stories et Amnesty International révèlent près de 6 000 numéros de téléphone algériens appartenant à des responsables politiques, militaires, diplomates et opposants, sélectionnés comme cibles potentielles par le client marocain de l’entreprise israélienne NSO Group.

La purge : l’onde de choc frappe le premier cercle du pouvoir

Cette défection successive a déclenché une vague de répression d’une ampleur inédite au sein de l’appareil sécuritaire marocain, illustrant la profonde nervosité du Palais face aux secrets évaporés de l’ancien contrôleur général. Entre mars 2025 et février 2026, pas moins de 42 personnes ont été inquiétées, poursuivies et condamnées pour « escroquerie » et « complicité d’assistance à un criminel en fuite ».

L’onde de choc frappe désormais le cœur même de l’État : parmi les personnes condamnées ou poursuivies figurent plusieurs commissaires de police, mais également le propre frère du chef de la sécurité du prince héritier Moulay Hassan. L’ex-femme de Mehdi Hijaouy a écopé en 2025 d’une peine de trois ans de prison ferme, et doit être rejugée en appel en juin 2026. Pendant que ses proches et ses relais présumés subissent les foudres de la justice chérifienne, l’ancien haut responsable de la DGED reste introuvable.

Une bataille judiciaire à l’échelle internationale

Pour minimiser l’importance du fugitif, plusieurs médias proches du pouvoir à Rabat s’emploient à dénigrer son profil, le présentant comme un agent subalterne et incompétent écarté de la DGED dès 2013. Une version contestée par des spécialistes du renseignement, qui soulignent au contraire qu’il occupait une place centrale dans l’appareil sécuritaire et qu’il dirigeait le cabinet de Yassine Mansouri.

L’affaire se joue désormais sur le terrain de la justice internationale. Le Maroc cherche à obtenir une notice rouge d’Interpol contre l’ancien responsable, en s’appuyant sur des accusations de nature financière. Face à cette offensive, son avocat français, William Bourdon, a saisi la Commission de contrôle des fichiers d’Interpol afin d’obtenir l’effacement des données concernant son client. La défense soutient que ces poursuites sont purement politiques, liées aux prises de position de l’ancien responsable contre certaines pratiques de l’appareil sécuritaire marocain.
Pendant près de trente ans, Mehdi Hijaouy a appartenu au système chargé de mener les opérations de l’ombre et de protéger les secrets du Palais. Aujourd’hui, c’est précisément ce qu’il sait — et la sensibilité de ces informations dans un contexte de recomposition interne du pouvoir — qui explique la détermination des hommes du Palais à le retrouver.

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