Sans lever une seule sanction officiellement, l’administration Biden a laissé Téhéran engranger cent quarante-quatre milliards de dollars de recettes pétrolières entre 2021 et 2023, selon un rapport que le Congrès américain a lui-même commandé. La trésorerie qu’une génération de diplomates avait mis vingt ans à assécher s’est reconstituée en silence.
Quelques heures après sa prestation de serment, en janvier 2021, Joe Biden signait l’arrêt de la politique de «pression maximale» conduite par son prédécesseur contre l’Iran. Le geste était présenté comme un retour à la diplomatie. On sait aujourd’hui ce qu’il a surtout produit, un transfert de richesse massif vers Téhéran, documenté non par des adversaires de l’administration, mais par l’administration elle-même.
En octobre 2024, contraint par une loi du Congrès, le Stop Harboring Iranian Petroleum Act, l’Agence américaine d’information sur l’énergie (EIA) publiait un rapport que personne à Washington ne souhaitait vraiment rédiger. Le verdict tient en un chiffre que l’administration sortante n’a jamais commenté.
Entre 2021 et 2023, l’Iran a vendu pour cent quarante-quatre milliards de dollars de pétrole et de produits pétroliers, soit neuf fois les seize milliards encaissés en 2020, au creux de la campagne maximum pressure. Le Congressional Research Service précise que les recettes de 2022 et 2023 ont atteint respectivement cinquante-quatre et cinquante-trois milliards de dollars. On aimerait pouvoir dire que Washington ne savait pas. Mais les outils de suivi existaient, les alertes du Congrès aussi.
Vingt ans de sanctions
L’histoire commence en 2006, quand le Conseil de sécurité adopte une première résolution imposant des restrictions à l’Iran. S’ensuivent deux décennies de vis progressivement serrée, jusqu’au Comprehensive Iran Sanctions, Accountability, and Divestment Act de 2010, texte fondateur d’une architecture punitive construite sur un consensus bipartisan rare à Washington.
Quand Trump sort du JCPOA en mai 2018, les effets sont, il faut le reconnaître, spectaculairement rapides. Les exportations iraniennes, qui culminaient à 2,9 millions de barils par jour en avril 2019, s’effondrent à 395 000 barils dès le mois suivant. En 2020, elles plafonnent à 400 000 barils/jour, leur niveau le plus bas depuis 1989. Il avait fallu vingt ans de patiente construction juridique pour en arriver là. Il aura suffi d’un changement de locataire à la Maison-Blanche pour défaire l’essentiel.
Pas de sanction levée officiellement
La nuance mérite d’être posée, car elle dit quelque chose d’assez troublant sur la manière dont se conduit la politique étrangère américaine. Biden n’a abrogé aucune sanction pétrolière. L’Iran n’a officiellement exporté aucun pétrole vers la Chine. Pourtant, ce commerce, qui représente désormais plus de 90 % des ventes extérieures iraniennes de brut, a prospéré sous les yeux de Washington, dans un entre-deux juridique fait de pétroliers aux pavillons de complaisance, de transferts de cargaisons en haute mer et de barils réétiquetés «Oman Blend» ou «Malaysian Light» avant livraison aux raffineries chinoises du Shandong.
La remontée des exportations commence dès février 2021. Elles atteignent 1,14 million de barils/jour en 2021, en hausse de 32 % sur un an, puis 1,4 million en 2023 et 1,61 million en 2024, leur plus haut niveau depuis 2018.
Le moins qu’on puisse dire est que la vigilance n’était pas au rendez-vous. Janet Yellen, alors secrétaire au Trésor, avait concédé en avril 2024 que l’Iran «continue d’exporter une certaine quantité de pétrole». C’était peu dire, formulé avec une délicatesse qui frisait l’euphémisme. Andrea Stricker, chercheuse à la Foundation for Defense of Democracies (FDD), un think tank à posture pro-sanctions déclarée, est plus directe, estimant que «pendant près de quatre ans, l’administration Biden a cessé d’appliquer les sanctions américaines». Sur ce point précis, ses adversaires n’ont pas vraiment contredit le constat.
Il faut ajouter un paradoxe que personne n’avait vraiment anticipé. L’Iran est exempté des quotas de production de l’OPEP en raison des sanctions en vigueur, ce qui lui permet de maximiser ses extractions sans contrainte cartellistique. Une sanction devenue, en pratique, un privilège de production.
Six milliards au Qatar, dix milliards en Oman
Au-delà de la permissivité sur les exportations, Washington a procédé à deux opérations de dégel dont les montants sont documentés. En septembre 2023, six milliards de dollars d’avoirs iraniens gelés en Corée du Sud ont été transférés vers des comptes au Qatar dans le cadre d’un échange de prisonniers, sous conditions humanitaires. Après le 7 octobre 2023, Washington et Doha en ont suspendu l’accès. Téhéran a soutenu n’avoir jamais reconnu cette restriction, et personne n’a vraiment pu le contredire publiquement.
En juillet 2023, l’administration Biden a par ailleurs modifié les conditions d’une exemption aux sanctions accordée à l’Irak, permettant à Bagdad de transférer dix milliards de dollars de dettes électriques accumulées vers des comptes iraniens en Oman, convertibles en euros. L’exemption a été reconduite deux fois, en novembre 2023 puis en mars 2024, sans conférence de presse ni communiqué.
Quelques limites à poser
Une démonstration honnête inclut ses propres freins. Les estimations EIA sont calculées aux prix officiels sans intégrer les décotes pratiquées à l’acheteur, oscillant entre quatre et dix-sept dollars par baril. La flambée des recettes de 2022 doit aussi beaucoup au Brent, remonté à 84 dollars après l’invasion de l’Ukraine contre 29 dollars en 2020, un effet de conjoncture sur lequel Biden n’avait aucune prise. Et les revenus de l’exercice 2023-2024 n’ont couvert qu’environ la moitié des prévisions budgétaires iraniennes, une partie des recettes restant bloquée dans des circuits étrangers peu convertibles.
Ces limites ne modifient pas le fond du tableau. Le plancher de 2020 était réel. Le rebond de 2021-2024 l’est tout autant. Et l’instrument qui aurait pu l’empêcher existait, il suffisait de s’en servir.
En février 2025, Trump signait un décret rétablissant la pression maximale. En juin, l’armée américaine frappait les installations nucléaires iraniennes. Téhéran abordait ce conflit avec des caisses reconstituées. Quatre ans de mansuétude américaine y avaient contribué autant que les tankers fantômes et les raffineries du Shandong.


