Au terme du premier semestre 2026, les statistiques publiées par Cores, organisme public rattaché au ministère espagnol de la Transition écologique et du Défi démographique, situent le Maroc au deuxième rang des débouchés gaziers de l’Espagne, derrière la France, avec 23,1 % des exportations totales de gaz naturel du pays. Le royaume absorbe, dans le même temps, plus de 20 % de l’ensemble des exportations espagnoles cumulées de gaz, de carburants et d’électricité, une proportion qui en fait, selon Cores, le premier partenaire énergétique de l’Espagne sur le continent africain.
Le gaz, seulement une partie de la dépendance
Le déplacement effectué par Pedro Sánchez à Alger le 20 juillet 2026, le premier d’un chef de gouvernement espagnol depuis la rupture des relations algéro-marocaines de 2022, a précédé de dix jours l’afflux irrégulier de 70 000 à 80 000 personnes à Ceuta, un afflux sans précédent dans l’histoire récente de l’enclave. Le gouvernement espagnol a demandé dans la foulée à Enagás et à Red Eléctrica, les gestionnaires respectifs des réseaux gazier et électrique, de lui fournir des données actualisées sur les échanges avec le Maroc, dans le cadre d’un plan de contingence dont l’existence a été révélée par la chaîne publique TVE avant d’être confirmée par l’exécutif, qui l’a présenté comme une simple mise à jour.
Au-delà du gaz naturel, le Maroc importe 77 % des gaz de pétrole liquéfiés vendus à l’étranger par l’Espagne, 19 % de son gazole et 13 % de ses fiouls lourds, soit 14 % de l’ensemble des exportations pétrolières espagnoles sur la période. Sur le plan électrique, les deux câbles sous-marins du projet Remo, mis en service entre la fin des années 1990 et 2006, acheminent en moyenne 800 mégawatts par mois vers le réseau marocain, avec un pic de 900 mégawatts en juin, soit, selon l’ambassade d’Espagne à Rabat, entre 7 % et 17 % de la demande électrique du royaume.
L’Espagne s’est imposée comme le principal point d’entrée énergétique du Maroc à mesure que la fermeture du tronçon algérien du gazoduc Maghreb-Europe, effective depuis la rupture de 2022, a redirigé l’essentiel des flux vers l’interconnexion de Tarifa-Tanger, un basculement qui profite aussi au gazoduc transsaharien, désormais raccordé aux mêmes débouchés vers l’Espagne et l’Italie.
Ce que Rabat oppose à ce rapport de force
L’hypothèse d’un usage politique de cette dépendance n’a pas manqué de circuler côté espagnol. Jorge Dezcallar, qui a dirigé le Centre national du renseignement (CNI) et occupé le poste d’ambassadeur d’Espagne à Rabat au moment du déploiement du second câble Remo, a jugé que l’Espagne conservait une position de supériorité sur le Maroc en cas de rapport de force, tout en estimant préférable de ne jamais avoir à s’en prévaloir.
Plusieurs médias marocains ont dénoncé, début août, les publications espagnoles évoquant un possible usage de l’interconnexion électrique comme moyen de pression après la crise de Ceuta. Le ministère espagnol des Affaires étrangères a de son côté démenti tout lien entre la visite à Alger et l’afflux migratoire, attribuant la responsabilité de la crise à des réseaux de passeurs plutôt qu’à une action concertée des autorités marocaines, une version qui prive à ce stade l’hypothèse d’une riposte énergétique de tout fondement diplomatique reconnu.
Côté échéances, l’ONEE et Red Eléctrica ont lancé un appel d’offres conjoint pour l’inspection des câbles sous-marins de Tarifa, présentée par les deux opérateurs comme relevant de la maintenance ordinaire. Le royaume mise par ailleurs sur le gazoduc africain atlantique, projet à 25 milliards de dollars destiné à acheminer le gaz nigérian jusqu’en Europe via son territoire, pour desserrer à terme cette dépendance, sans que sa mise en service soit attendue avant la prochaine décennie. Une nouvelle vague migratoire annoncée pour le 15 août à Ceuta ne s’est, à cette date, pas produite.


