Derrière ces données publiées par le Centre national des personnes disparues (CNDES), le ministère espagnol de l’Intérieur tient toutefois à distinguer rigoureusement cette catégorie des disparitions conventionnelles ou criminelles. Qualifiés administrativement de « mineurs absents », ces milliers de jeunes ne sont généralement pas considérés comme des victimes d’enlèvements ou de disparitions forcées. Il s’agit, dans la plupart des cas, de mineurs ayant volontairement abandonné les structures de protection et d’accueil auxquelles ils avaient été confiés après leur arrivée sur le territoire espagnol.
Une cartographie centrée sur les zones d’arrivée et l’adolescence
L’analyse des statistiques montre que ce phénomène est étroitement lié aux principales routes migratoires vers l’Espagne ainsi qu’à une tranche d’âge très spécifique. Plus de 70 % des mineurs absents avaient entre 16 et 17 ans lors de l’ouverture de leur dossier. Cette concentration parmi les grands adolescents suggère que nombre d’entre eux disposent déjà d’un projet migratoire relativement autonome au moment de leur arrivée.
Sur le plan géographique, la province de Cadix concentre à elle seule près de la moitié du total national avec 3 726 dossiers, soit 46,9 % des cas recensés. Viennent ensuite Las Palmas avec 863 cas, Grenade avec 687 cas, Almería avec 528 cas et Murcie avec 504 cas. Cette répartition correspond largement aux principales zones d’arrivée des embarcations transportant des migrants depuis l’Afrique du Nord ou les côtes atlantiques africaines.
La forte présence des nationalités marocaine et algérienne dans les statistiques s’explique également par leur poids important parmi les mineurs non accompagnés pris en charge par les dispositifs de protection espagnols.
Trois facteurs clés du départ volontaire
Plusieurs dynamiques interdépendantes permettent d’expliquer pourquoi ces adolescents choisissent de quitter les structures auxquelles ils ont été confiés. Le premier facteur réside dans la saturation chronique de certains centres d’accueil. Les provinces côtières du sud de l’Espagne ainsi que les îles Canaries font face à des arrivées régulières qui mettent sous pression les capacités d’hébergement. Dans certains cas, la promiscuité, les conditions matérielles limitées ou les contraintes liées à la prise en charge peuvent inciter les jeunes à écourter leur séjour.
Le deuxième facteur tient à la poursuite d’un projet migratoire préexistant. Pour de nombreux mineurs, le passage par un centre d’accueil n’est perçu que comme une étape provisoire. Leur objectif est souvent de rejoindre des proches ou des connaissances installés dans les grandes villes espagnoles, notamment Madrid ou Barcelone, voire de poursuivre leur route vers d’autres pays européens tels que la France, la Belgique ou l’Allemagne.
Le troisième facteur concerne la perspective de l’entrée dans la vie active à l’approche de la majorité. Face à des procédures administratives parfois longues et complexes, certains jeunes cherchent à accéder rapidement au marché du travail informel afin de subvenir à leurs besoins ou de soutenir financièrement leurs familles restées au pays.
Pourquoi les chiffres restent-ils si élevés ?
Le volume global de 7 945 dossiers actifs ne reflète pas nécessairement une explosion récente du phénomène. Selon les statistiques officielles, seuls 183 nouveaux dossiers ouverts durant l’année 2025 demeurent encore actifs à la date du bilan. L’essentiel du total résulte d’une accumulation de signalements anciens maintenus dans les bases de données policières. Ainsi, 3 116 dossiers ouverts en 2018 restent toujours actifs, tout comme 1 077 dossiers datant de 2019 et 813 ouverts en 2017.
Lorsqu’un mineur quitte un centre d’accueil sans autorisation, les responsables de la structure sont légalement tenus de signaler sa disparition afin de dégager leur responsabilité administrative et juridique. Tant que le jeune n’est pas officiellement localisé ou identifié par les autorités compétentes, le dossier demeure enregistré dans les systèmes de recherche nationaux et européens.
Une partie de ces jeunes est susceptible d’être retrouvée plusieurs années plus tard dans d’autres régions d’Espagne ou dans d’autres pays de l’Union européenne. Entre-temps, les procédures restent actives, ce qui contribue à maintenir un volume élevé de dossiers ouverts.
Un défi de suivi plus qu’un phénomène criminel
Plusieurs travaux de recherche apportent un éclairage complémentaire à ce phénomène en insistant sur le décalage structurel entre les dispositifs de protection et les trajectoires réelles de ces jeunes. Une étude du CIDOB souligne notamment que, pour une grande partie des mineurs concernés, le passage par les centres d’accueil n’est pas perçu comme une fin en soi, mais comme une étape transitoire dans un projet migratoire déjà engagé avant même l’arrivée en Espagne.
Dans cette perspective, ces départs volontaires ne relèvent pas d’une disparition au sens strict, mais s’inscrivent dans une logique de mobilité continue. Pour les autorités espagnoles, l’enjeu principal n’est donc pas celui d’une vague d’enlèvements ou de criminalité, mais celui du suivi effectif de milliers de mineurs engagés dans des parcours autonomes et transnationaux.
Ces statistiques mettent surtout en lumière les limites des systèmes de protection et de coordination européens face à des jeunes qui, dès leur arrivée, considèrent fréquemment les centres d’accueil comme une simple étape temporaire dans un projet migratoire dépassant largement les frontières de la péninsule.


