Détroit d’Hormuz : Téhéran joue la France contre Washington

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Le CMA CGM Kribi, porte-conteneurs de l'armateur français sous pavillon maltais, est le premier navire lié à l'Europe occidentale à franchir le détroit d'Ormuz depuis le déclenchement du conflit le 28 février. © MARINETRAFFIC

Alors que Paris posait son veto à la résolution militaire des monarchies du Golfe, un cargo de CMA CGM franchissait le corridor iranien. La «non-hostilité» a un prix, et une contrepartie diplomatique.

Le 3 avril 2026, tandis que les membres permanents du Conseil de sécurité s’apprêtaient à voter sur la résolution bahreïnie autorisant l’usage de la force militaire dans le détroit d’Hormuz, un porte-conteneurs battant pavillon maltais quittait les côtes de Dubaï pour s’engager dans le corridor imposé par Téhéran, en longeant les îles de Qeshm et de Larak. Le CMA CGM Kribi, propriété de l’armateur français, devenait ainsi le premier navire lié à un pays d’Europe occidentale à franchir le détroit depuis le début du conflit le 28 février.

Le détroit comme salle de négociation

Depuis le 28 février, le trafic maritime a chuté de 95 % par rapport au rythme normal selon la société d’analyse Kpler, passant de cinq à six passages par heure à cinq à six passages par jour. Le détroit d’Ormuz, par lequel transite en temps de paix un cinquième du pétrole et du gaz naturel liquéfié mondiaux, est devenu l’instrument central d’une guerre diplomatique autant que militaire.

Téhéran a très tôt compris qu’une fermeture totale serait contre-productive, et qu’une fermeture sélective, en revanche, constituerait un outil de pression d’une redoutable précision. Dès le 24 mars, l’Iran transmettait à l’Organisation maritime internationale (OMI) un communiqué sur les «navires non hostiles» affirmant qu’ils pouvaient «bénéficier d’un passage sûr par le détroit d’Hormuz en coordination avec les autorités compétentes», à condition de ne pas «participer à des actes d’agression contre l’Iran ni les soutenir».

La formule est d’une élasticité souveraine : c’est Téhéran qui décide, au cas par cas, qui est «hostile» et qui ne l’est pas.

Macron juge l’opération militaire «irréaliste», Paris pose son veto à New York

Ce même 3 avril, depuis Séoul, Emmanuel Macron qualifiait d’«irréaliste» toute opération militaire pour «libérer» le détroit, évoquant «des tas de risques». La déclaration est intervenue quelques heures seulement avant le vote au Conseil de sécurité. Trois pays disposant du droit de veto s’y opposaient catégoriquement : la Russie, la Chine et la France, qui s’est jointe à cette position.

La résolution, portée par Bahreïn qui assurait la présidence tournante du Conseil de sécurité pour le mois d’avril, visait à autoriser les États membres à prendre des mesures pour sécuriser le trafic maritime dans le détroit. Elle bénéficiait du soutien des États-Unis et des monarchies du Golfe.

L’ambassadeur chinois Fu Cong avait averti que «dans le contexte actuel», autoriser les États membres à utiliser la force «reviendrait à légitimer l’utilisation illégale et indiscriminée de la force, ce qui mènerait inévitablement à une nouvelle escalade». La Russie, alliée de longue date de Téhéran, avait de son côté dénoncé un texte partial. La France, elle, n’avait pas eu besoin de se justifier longtemps. Son navire venait de passer.

La grammaire du passage autorisé

Téhéran a très tôt compris qu’une fermeture sélective constituerait un outil de pression d’une redoutable précision. Robert Malley, ancien émissaire américain pour l’Iran sous l’administration Biden, analysait la manœuvre dès fin mars : «Rouvrir le détroit d’Ormuz sous certaines conditions est un geste qui peut apaiser le cours du prix du pétrole. Mais d’un autre côté, c’est un geste qui sert également les intérêts iraniens parce que l’Iran maintient son contrôle sur le détroit et empoche des frais pour le passage des navires.»

Les modalités de ce contrôle se précisent de jour en jour. Les Gardiens de la révolution chercheraient à percevoir des droits de passage d’au moins un dollar par baril, libellés en yuan chinois ou en stablecoins, et soumettraient les demandes de transit à un système de classement par pays. Au moins un navire aurait versé environ deux millions de dollars pour garantir un passage sécurisé, selon Bloomberg.

Ce régime tarifaire informel est en voie d’institutionnalisation. Un membre de la Commission de la sécurité nationale du Majlis, Alaeddin Boroujerdi, a annoncé que le parlement iranien adopterait prochainement une loi instaurant des taxes de passage, assorties de services de sécurité formalisés.

«Non hostile» : une catégorie politique

La liste des bénéficiaires du régime dérogatoire iranien dessine une cartographie diplomatique. Le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi avait précisé fin mars que l’Iran autorisait le passage pour les «pays amis», citant nommément la Russie, l’Inde, l’Irak, la Chine et le Pakistan. L’Inde a obtenu des garanties pour ses pétroliers après des tractations directes avec Téhéran. La Turquie également.

Selon le Financial Times, certains pays européens dont la France négociaient discrètement avec Téhéran pour obtenir le même traitement, une information que Rome avait démentie pour sa part. Le passage du CMA CGM Kribi a confirmé que Paris avait obtenu gain de cause ; par quel canal et à quel prix, l’armateur ayant décliné tout commentaire.

Les analystes ont noté que ce passage est intervenu après que Macron eut lui-même déclaré qu’une intervention militaire était «irréaliste» et que des consultations diplomatiques avec l’Iran étaient nécessaires, ce qui suggère que Téhéran ne considère pas la France comme une nation hostile dans le conflit en cours.

La démonstration est limpide: la «non-hostilité» se mérite, et son obtention suppose une distance publique assumée vis-à-vis de Washington.

Trump, les 40 pays et le veto français

Donald Trump avait appelé sur Truth Social la France, entre autres, à «envoyer des navires dans la zone» pour que le détroit ne soit plus une menace d’un pays «totalement décapité». Paris n’a pas envoyé de frégates. Elle a obtenu un laissez-passer.

La semaine prochaine, Londres présidera une réunion des planificateurs militaires du Royaume-Uni, de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, des Pays-Bas et du Japon, afin d’examiner les options pour rendre le détroit accessible après l’arrêt des hostilités. La nuance est de taille : après, pas pendant.

L’Iran élaborait par ailleurs un protocole avec Oman pour sécuriser le trafic dans le détroit, ajoutant une couche supplémentaire d’architecture juridique à un contrôle que Téhéran entend bien pérenniser, guerre ou pas.

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