Dinar algérien : Abdelrahmi Bessaha plaide pour un réalignement progressif ancré sur les fondamentaux

Une note de l'économiste Abdelrahmi Bessaha pose la question du taux de change non comme un choix idéologique, mais comme un mécanisme d'ajustement que l'Algérie diffère depuis trop longtemps. Avec des conséquences mesurables.

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Le dinar algérien, dont la valeur officielle diverge de plus de 80 % du cours parallèle fin 2025. (illustration)

Depuis l’été 2025, la Banque d’Algérie accumule les circulaires. Plafonnement des engagements extérieurs des banques à 50 % de leurs fonds propres, encadrement strict du droit de change pour voyage, centralisation de l’encaissement en dinars pour les opérations de change. Chaque instruction resserre un peu plus l’accès aux devises. Pendant ce temps, les réserves de change tombaient à 47,1 milliards de dollars en octobre 2025, contre 67,8 milliards un an plus tôt, selon les données de la Banque d’Algérie compilées par le FMI.

C’est dans ce contexte que l’économiste Abdelrahmi Bessaha publie une note de plusieurs pages sur le réalignement du dinar où il explique en somme que l’absence d’ajustement du taux de change n’élimine pas les déséquilibres, elle en modifie simplement les canaux de transmission.

«Un mécanisme universel d’ajustement»

Le premier geste de Bessaha consiste à dissocier le réalignement monétaire de la rhétorique qui l’entoure depuis des décennies. «Le réalignement monétaire n’est ni une doctrine idéologique ni une prescription propre aux institutions financières internationales», écrit-il, avant d’ajouter qu’il constitue «un mécanisme universel d’ajustement macroéconomique utilisé par l’ensemble des économies confrontées à des déséquilibres persistants». Plus de quatre-vingt pays, rappelle-t-il, recourent aujourd’hui à des régimes de flottement dirigé où le taux de change joue un rôle d’amortisseur.

Ce cadrage vise un argument récurrent dans le débat algérien, celui qui présente tout ajustement du dinar comme une concession à des injonctions extérieures. Pour Bessaha, cette lecture inverse la logique : le vrai problème n’est pas l’ajustement, mais l’administration prolongée des déséquilibres qui le retarde.

Les chiffres qu’il mobilise sont connus mais rarement assemblés ainsi. Le taux de change effectif réel (TCER) du dinar est passé de 92,3 en 2022 à 106,1 en 2024, soit une appréciation réelle de près de 15 % en deux ans. L’euro, lui, s’échangeait fin 2025 entre 280 et 282 dinars sur le marché parallèle, contre 151 dinars au taux officiel. Un écart record de 85 %, comparable selon lui aux situations observées lors des crises égyptienne ou nigériane.

Le paradoxe que Bessaha documente tient en une ligne. Entre 2020 et 2025, le dinar s’est apprécié en termes réels. Dans le même temps, l’inflation a culminé à 9,3 % en 2022 et 2023, tandis que la masse monétaire augmentait de près de 60 %. Un dinar fort n’a donc pas produit de stabilité des prix. Ce qu’il a produit, estime Bessaha, c’est un déplacement des tensions vers le marché parallèle, les restrictions administratives et l’économie informelle.

«L’ajustement finit par s’opérer de manière plus coûteuse»

La note consacre de longs développements à ce qu’elle appelle le coût du statu quo. Bessaha calcule qu’un scénario de meilleure allocation des ressources aurait pu porter la croissance potentielle à 5 ou 5,5 % par an, contre 3,8 % observés entre 2000 et 2025. L’écart cumulé représenterait plus de 100 milliards de dollars de richesse non produite. Il chiffre par ailleurs à 120 000 emplois les destructions imputables au double taux de change sur la seule période 2024-2025, et à 2,4 points de PIB la perte d’activité correspondante.

Ce qui retient l’attention dans la démonstration n’est pas tant l’ampleur des chiffres que la mécanique qu’ils illustrent. Lorsque le prix officiel de la devise cesse de refléter les tensions réelles entre offre et demande, les agents économiques ne disparaissent pas, ils s’adaptent. Les importateurs surefacturent, les exportateurs sous-facturent, l’épargne migre vers les devises thésaurisées hors circuit bancaire, les décisions d’investissement de long terme se raréfient. «L’ajustement finit par s’opérer de manière plus coûteuse économiquement et socialement», résume Bessaha.

Sur la trajectoire des réserves, sa lecture rejoint les projections du rapport Article IV 2025 du FMI : si les déficits courants persistent, les réserves pourraient passer sous les 20 milliards de dollars à l’horizon 2030. La balance commerciale du premier semestre 2025 avait déjà basculé dans le rouge, avec un déficit de 5,478 milliards de dollars selon l’ONS, après un excédent de 320 milliards de dinars un an plus tôt. Les exportations avaient reculé de plus de 8 %, les importations bondi de près de 25 %.

La solution que préconise Bessaha ne passe pas par un alignement brutal sur le marché parallèle. Ce serait «économiquement risqué et méthodologiquement contestable», écrit-il, en rappelant que le taux parallèle incorpore des primes spéculatives, des coûts de transaction informels et une partie des flux liés à l’économie noire. Le désalignement réel du dinar, estimé par une approche proche de la méthodologie External Balance Assessment du FMI, se situerait dans une fourchette de 10 à 25 %, avec un scénario central autour de 18 à 20 %.

La correction recommandée est un glissement annuel de 5 à 6 % sur trois ans, ancré sur les fondamentaux macroéconomiques, accompagné d’une discipline budgétaire, d’une politique monétaire resserrée et du développement effectif des bureaux de change pour drainer progressivement les circuits informels.

La Banque d’Algérie, pour sa part, fixe quotidiennement un cours de référence assorti d’une marge «très étroite» que les banques commerciales appliquent à leurs opérations, selon un rapport récent du FMI. Le régime, officiellement qualifié de «flottement administré», laisse en pratique peu de place au marché, la banque centrale bénéficiant d’une position qualifiée de «quasi-monopolistique» grâce à l’obligation faite aux exportateurs d’hydrocarbures de céder leurs recettes en dinars. Depuis le 29 janvier 2026, le dinar a repris sa dépréciation face à l’euro sur le marché interbancaire, mettant fin à une stabilité qui avait caractérisé toute l’année 2025.

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