Le reel publié sur nos différents réseaux sociaux au sujet de la Marina d’Alger a suscité plus de 200 commentaires, très avisés dans leur grande majorité. Notre vidéo posait la question de savoir pourquoi la nouvelle Marina d’Alger n’arrivait toujours pas à se remplir.
Cette « enquête » improvisée auprès de plaisanciers et de passionnés de la mer a finalement généré un foisonnement de réponses que nous avons organisées en dix catégories. Le reel a déclenché, de notre point de vue, une réaction inappropriée de la part de la société qui gère la Marina d’Alger, laquelle a ensuite convenu de nous recevoir afin de donner sa propre explication sur la sous-utilisation de cet équipement public longtemps attendu. Nous publions donc ici les réactions du public, en attendant, nous l’espérons toujours, de pouvoir accéder aux explications des exploitants de cette marina.
Des tarifs déconnectés de la réalité
La première explication, et de loin la plus consensuelle, tient aux tarifs. Elle revient sous toutes les formes dans les commentaires : chiffrée, comparée, documentée. « Dans le bassin méditerranéen, la moyenne des tarifs d’amarrage d’une embarcation de 7 mètres est de 3 à 3,5 fois le SNMG. En Algérie, elle est de 11,2 », écrit un commentateur. Un autre précise : « 5 millions le mètre plus 18 000 DA par mois, et sans service adéquat. »
La fiscalité liée à la détention aggrave encore l’équation : majorations successives de la taxe annuelle sur le tonnage en 2015 et en 2025, et instauration, en 2026, d’une nouvelle taxe à l’acquisition. « En matière d’impôts, un bateau de plaisance en Algérie coûte bien plus cher qu’en France ou en Espagne, avec le taux de change parallèle », résume un plaisancier.
Le parc national exclu d’emblée
La deuxième raison est réglementaire et frappe au cœur du problème : la marina interdit les embarcations de moins de 6,40 mètres. Or, selon plusieurs commentateurs, c’est précisément là que se situe l’essentiel du parc nautique algérien existant. « La majorité des embarcations mesurent 4,80 mètres », précise l’un d’eux. La marina a donc été conçue pour un parc qui n’existe pas encore, excluant les propriétaires qui existent déjà.
Une infrastructure sans services
Troisième grief majeur : la marina est une coque vide. Pas d’eau sur les pontons, pas d’électricité, pas de station-service pour les bateaux. « Service médiocre, pas de station Naftal pour les bateaux, pas de branchement en eau, manque de sécurité », résume un commentateur. Un autre pose la question sous forme de diagnostic : « Cette marina dispose-t-elle d’un site de réservation en ligne, d’une capitainerie pour la météo et l’aide à l’amarrage, d’un club nautique ? » La réponse est implicite. Une marina sans services n’est pas une marina : c’est un parking à ciel ouvert.
Une rade dangereuse dans une eau sale
L’emplacement lui-même est contesté. La baie d’Alger est une rade ouverte, exposée au nord, et les témoignages des plaisanciers sont sans appel : « C’est un endroit très ouvert, dangereux pour la navigation certains jours. » À cela s’ajoute la pollution : Oued El Harrach déverse ses eaux à proximité immédiate, tandis que les rejets industriels et les égouts de Bab El Oued font le reste. « L’eau est toujours trouble, très sale, avec une odeur nauséabonde », écrit un commentateur. Quand la navigation de loisir suppose de pouvoir se baigner, une eau impropre à la baignade rend l’amarrage moins attractif. Plusieurs plaisanciers ont préféré laisser leurs bateaux dans des parkings.
Importer un bateau, mission impossible
Avant même d’accéder à la marina, encore faut-il pouvoir acquérir une embarcation. Les commentaires décrivent un parcours kafkaïen : droits de douane excessifs, obligation d’importer du neuf, absence de moteurs marins chez les concessionnaires, procédures interminables. « Quand, pour acheter une simple barque, il faut des autorisations et des contrôles, comment voulez-vous acheter un bateau ? Une simple Clio est compliquée à importer », s’exaspère un commentateur. « Pour ramener un bateau de l’étranger, il faut connaître un général », résume un autre, plus laconique.
Montrer son bateau, c’est risqué
Cette raison est proprement algérienne et politiquement sensible. Plusieurs commentateurs notent que les propriétaires de bateaux préfèrent les dissimuler plutôt que de les exposer dans une marina centrale. « Ceux qui ont des voiliers préfèrent les cacher, faute de pouvoir justifier les fonds », écrit l’un d’eux. « Tu viens te garer, une heure après, tu te retrouves en prison pour blanchiment d’argent », ironise un autre. Dans un environnement où la richesse visible peut déclencher des poursuites, l’invisibilité devient une stratégie rationnelle de protection patrimoniale. La Marina d’Alger est, en ce sens, trop exposée.
Des lois qui traitent le plaisancier en suspect
La réglementation maritime algérienne porte la marque de la lutte contre l’émigration clandestine. Résultat : tout plaisancier est traité comme un candidat potentiel à la traversée. « En dehors d’Alger, seuls les moteurs de moins de 30 CV sont autorisés. Les amateurs de la mer sont sanctionnés par ces lois pour des agissements qu’ils n’ont pas l’intention de commettre », dénonce un commentateur. Des lois conçues pour bloquer les harraga ont fini par bloquer aussi les plaisanciers.
L’étranger bloqué avant même d’arriver
Les marinas méditerranéennes vivent également du passage de voiliers en transit international. L’Algérie se coupe de ce flux par sa politique de visas. « Les propriétaires de bateaux de plaisance sont habitués à parcourir le monde librement, sans contraintes. Un visa pour l’Algérie, c’est au moins un mois d’instruction du dossier avec un taux élevé de refus », note un commentateur. Tanger est citée en contrepoint : des yachts et des voiliers à perte de vue, des places réservées six mois à l’avance.
Pas d’écosystème, pas de marina
La neuvième raison est structurelle et s’inscrit dans le long terme. Une marina vit de ses quais, mais aussi de tout ce qui l’entoure : clubs nautiques, chantiers navals, écoles de voile, commerces et restaurants. « À Alger, ces services sont quasi absents », constate un commentateur. « Le tourisme ne s’improvise pas. Ce n’est pas qu’une question d’infrastructures », ajoute un autre. La marina a été livrée seule, sans l’écosystème qui lui donnerait vie.
La plaisance, un loisir encore sans culture
Dernière raison, et peut-être la plus profonde : la pratique nautique de loisir ne s’est jamais vraiment développée en Algérie comme activité populaire. Les 1 200 kilomètres de littoral n’ont pas produit une culture maritime de masse. La pêche artisanale et la baignade restent les usages dominants. Construire une marina sans avoir préalablement développé une pratique, une formation et un tissu associatif, c’est mettre la charrue avant les bœufs. « La marina d’Alger n’est pas vide par manque d’intérêt pour la plaisance, mais parce que tout l’écosystème est décourageant pour les passionnés », conclut un commentateur. C’est peut-être la formule qui résume le mieux l’ensemble du diagnostic.


