L’incident survenu vendredi 25 septembre en milieu d’après-midi sur la conduite principale d’adduction reliant le barrage de Taksebt à la capitale suscite des interrogations quant à l’importance qu’accordent les autorités à la protection de ces infrastructures, à la fois stratégiques et vulnérables.
La rupture soudaine de cette conduite de 2 000 mm de diamètre, au lieu-dit Draâ Lekhel, dans la commune de Boudouaou, s’est transformée en une crise hydraulique majeure. Selon l’unité ADE de Boumerdès, cette casse a immédiatement interrompu l’alimentation d’une quinzaine de communes (Corso, Boumerdès, Thénia, Tidjelabine, Khemis El Khechna, Boudouaou, etc.) et perturbé l’approvisionnement de la wilaya d’Alger.
Le ministère de l’Hydraulique a vite situé la cause de la panne : « La panne ayant affecté la conduite principale d’adduction provenant du barrage de Taksebt (Tizi-Ouzou) en direction d’Alger est due à un glissement de terrain survenu dans la zone de Draâ Lekhel, commune de Boudouaou », précise-t-il dans son communiqué publié à l’issue de la visite d’inspection du ministre Lounes Bouzegza sur les lieux. Mais qu’est-ce qui a provoqué ce glissement de terrain ?
Des témoignages signalent des travaux ayant empiété sur le tracé de la conduite avant le glissement de terrain qui a provoqué sa rupture. Maghreb Émergent a contacté plusieurs directions locales et nationales du secteur de l’hydraulique. Toutes ont refusé de s’exprimer et nous ont orientés vers les services de communication du ministère de tutelle. « Allô… bonsoir, Monsieur le Directeur, je me présente : je suis journaliste à Maghreb Émergent. Je vous appelle au sujet de la rupture de la conduite principale d’adduction d’eau du barrage de Taksebt vers Alger… ». Notre interlocuteur laisse échapper un rire avant de s’excuser : « Je ne peux rien vous dire, monsieur, nous avons un service de communication, cela ne relève pas de mes missions. »
Nous avons ensuite appelé un deuxième directeur, qui s’est excusé à son tour : « Nous, nous sommes chargés de la distribution, c’est la SEAAL qui gère les canalisations », nous a-t-il répondu. Une troisième source du secteur nie cette fois-ci catégoriquement l’existence de travaux sur les lieux avant le glissement de terrain à l’origine de l’incident. Nous avons alors interrogé notre interlocuteur : « Qu’est-ce qui pourrait provoquer le glissement dans ce cas ? ». Il répond : « Vous devez savoir que le lieu est un remblai… », puis se rétracte pour défendre la thèse d’un glissement naturel dû aux pluies récentes.
Ce que révèle le rapport de la CNED
Un rapport d’évaluation rétrospective de la Caisse nationale d’équipement pour le développement (CNED) alertait dès 2019 sur les fragilités structurelles de cet ouvrage.
Il révèle que les études d’avant-projet détaillé (APD) souffraient de lacunes de reconnaissance sur le terrain. « Des contraintes géologiques, notamment l’instabilité chronique du sol et la présence de nappes phréatiques affleurantes, n’avaient pas été détectées lors des phases de préparation », notent les experts de la CNED.
Ces « surprises » du sous-sol ont imposé, en cours de chantier, la révision et la modification répétées du tracé initial de la conduite, ainsi que l’exécution en urgence de lourds travaux complémentaires. Parmi les travaux effectués pour stabiliser le sol, le rapport de la CNED cite des « soutènements, adoucissement de la pente des talus, remblaiements et forages subhorizontaux de drainage ». Ces travaux ont entraîné un surcoût de 4,5 milliards de dinars pour le seul lot de transfert, soit une hausse de 11,7 % par rapport au marché initial.
Au-delà du sol, la conduite subit une dégradation continue constatée par les inspecteurs de la CNED : « L’extraction massive et sauvage de sable en aval des traversées d’oueds (en particulier de l’Oued Bougdoura) a détruit les structures de protection de la conduite ». L’inspection a par ailleurs recensé « plus de 102 actes de vandalisme au cours des quatre premières années d’exploitation », accompagnés de dépôts sauvages de débris sur les servitudes.
Selon le rapport, « la réoccupation illégale » des bandes de servitude par des exploitants agricoles et « la plantation d’arbres entravent régulièrement le passage des engins de réparation de l’exploitant ». Plus grave encore : « La conduite a subi de nombreuses interférences avec d’autres projets d’infrastructures et d’aménagements non anticipés lors des études d’avant-projet (APD), imposant des modifications de tracé et des renforcements a posteriori », lit-on dans le rapport.
Un viaduc passe à proximité de la conduite, et une cité AADL est installée quasiment sur le tracé, comme le montrent les images de la gerbe d’eau qui jaillit à quelques mètres des habitations. Une autre source affirme à Maghreb Émergent qu’une commission technique s’est rendue sur les lieux une semaine avant l’incident et a remis un rapport détaillé sur « les risques d’une explosion » à tout moment, en raison de « l’empiétement de l’AADL sur le tracé de la conduite ».
L’étau du remblai
Le croisement de ces témoignages avec les données du rapport de la CNED soulève avec force la question de la responsabilité des gestionnaires de ces équipements publics.
Si la conduite est assise sur un remblai dans une zone où le rapport de la CNED signale des nappes phréatiques affleurantes, la moindre infiltration d’eau ou la résurgence de la nappe peut, en génie civil, lessiver les éléments fins du remblai et créer une cavité sous la conduite. Sous son propre poids et celui de la colonne d’eau (Ø 2 000 mm), la conduite peut alors subir une contrainte de cisaillement intolérable et finir par rompre au niveau de ses assemblages.
L’interconnexion avec le dessalement… l’autre aberration ?
Un dernier paramètre stratégique alourdit la portée de cet incident. Les sources de Maghreb Émergent nous orientent vers la piste du raccordement de la conduite venant de Taksebt à la station de dessalement d’eau de mer de Cap Djinet. « C’est nul », explique notre source. « En plus, l’eau de mer abîme les matériaux de la canalisation du barrage. »
Comme l’atteste la note officielle de l’ADE Boumerdès, la conduite endommagée de 2 000 mm n’est plus une simple adduction reliant le barrage de Taksebt à Alger. Elle appartient au « système de transfert d’eau Taksebt – station de dessalement d’eau de mer de Cap Djinet (1 et 2) et Corso ».
Faute de réseaux indépendants, l’eau du barrage et l’eau dessalée empruntent le même goulot d’étranglement de 2 000 mm. Lorsqu’une casse survient sur le remblai de Boudouaou, le réseau perd à la fois l’apport du barrage et celui de la station de dessalement, ce qui neutralise immédiatement la fonction de secours de cette dernière.


