« L’excédent de blé dur tombe précisément au moment où les prix mondiaux s’envolent sous l’effet de la crise ukrainienne, un alignement favorable qui limite l’impact net sur la facture céréalière globale, sans l’annuler. » La phrase est d’Omar Berkouk, expert financier, dans une analyse qu’il réserve à Maghreb Émergent. Deux nouvelles arrivent en même temps. D’un côté, une récolte record de blé dur. De l’autre, une flambée des prix mondiaux qui touche le blé tendre, celui dont l’Algérie dépend encore le plus.
Le 20 août, la tonne de blé valait 226,75 euros sur Euronext, un plus haut depuis trois ans. Trois jours plus tôt, des frappes russes avaient paralysé les ports du Grand Odessa. Ces ports assurent d’habitude neuf dixièmes des exportations céréalières ukrainiennes. Ils ne fonctionnaient plus qu’à 20 % de leur capacité. Pendant ce temps, l’Office algérien interprofessionnel des céréales continuait d’acheter, sur un marché défavorable.
Début août justement, l’OAIC a acquis environ 720 000 tonnes de blé tendre auprès de négociants européens. Le prix se situait dans la même fourchette qu’en mars, entre 272 et 291 dollars la tonne, selon Omar Berkouk. Ce volume n’a rien d’inhabituel : l’Algérie importe chaque année entre 8 et 9 millions de tonnes de blé tendre. Les rendements restent trop faibles sur cette culture, plus sensible au manque d’eau que le blé dur. Ce qui change, cette fois, c’est le moment où tombe la facture.
Une bonne nouvelle, un mauvais calendrier
La récolte 2026 de blé dur devrait atteindre cinq millions de tonnes, selon la FAO. Un record depuis l’indépendance. Les besoins nationaux s’élèvent à 900 000 tonnes. L’excédent avoisine donc 1,5 million de tonnes, pour une économie de plus d’un milliard et demi de dollars.
« Sans l’annuler. » Ces trois mots remettent les choses en perspective. Le blé dur sert au couscous et à la semoule. Il ne représente qu’une petite part du tonnage total importé. Le blé tendre, celui du pain, pèse bien plus lourd : il compte pour 70 à 80 % de la dépendance. Un plan de stockage a été lancé en 2023 pour mieux étaler les achats dans le temps. Il prévoit 350 centres de proximité et 36 silos. L’objectif est aussi de doubler la production céréalière globale et de faire passer les rendements de 15 à 30 quintaux à l’hectare. Mais cette trajectoire prendra plusieurs années. Elle ne change rien à la flambée actuelle.
Une dépendance à deux vitesses
L’Égypte reste le premier importateur mondial de blé. Elle reçoit à elle seule 44 % des exportations russes et demeure très exposée aux tensions sur le blé actuelles. Le Liban recevait plus de 60 % de son blé d’Ukraine avant la guerre. Sa vulnérabilité alimentaire s’est installée durablement. Vingt-sept pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient couvrent entre 50 et 100 % de leurs besoins céréaliers par les importations, selon le ministère français des Armées. L’Algérie se trouve dans une situation moins critique.
« La lecture d’ensemble est celle d’un marché resserré mais pas en pénurie, les stocks des grands exportateurs restant supérieurs à ceux de l’an dernier, ce qui limite le risque d’une crise alimentaire comparable à 2022, sous réserve d’une stabilisation logistique en mer Noire », précise Omar Berkouk. Pour l’Algérie, un dossier est presque réglé : le blé dur. L’autre reste suspendu aux tensions en mer Noire : le blé tendre.
La suite dépend surtout d’un facteur extérieur. Une reprise des négociations russo-ukrainiennes sur un corridor sécurisé pourrait faire retomber les prix, comme cela s’est produit fin juillet. En attendant, l’OAIC continue d’acheter, cargaison après cargaison. Le record de blé dur ne pèse encore rien face au tonnage de blé tendre qu’il faut encore importer.


