Pourquoi le Maroc serait le grand perdant d’une aggravation de la crise avec l’Espagne

La crise de Ceuta, vécue comme une “agression” par une grande partie des Espagnols, porte un coup dur au gouvernement de Pedro Sánchez, considéré comme le plus accommodant de l’histoire récente à l’égard du Maroc. Fort de ses liens renforcés avec les Etats-unis et Israël, Rabat semble nourrir un certain hubris stratégique au risque de sous-estimer le coût économique d’une confrontation avec Madrid.

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Port d'Algésiras Cadix (dr) - L'économie espagnole est beaucoup plus capable d'absorber les effets d'une aggravation de la crise. Le Maroc serait le grand perdant.

Les entreprises espagnoles ont beaucoup à perdre dans une nouvelle dégradation des relations avec Rabat. Mais l’ampleur des intérêts croisés révèle surtout une vulnérabilité plus profonde du Maroc, dont les exportations, l’industrie, l’énergie et une partie des investissements sont étroitement liés à l’Espagne et au marché européen.

Les tensions autour de Ceuta et Melilla placent les grandes entreprises espagnoles dans une situation délicate. Acciona, Inditex, Indra, CaixaBank, mais aussi de nombreux équipementiers automobiles, ont développé des intérêts importants au Maroc. Selon les données de l’ICEX, l’organisme public espagnol chargé de la promotion du commerce extérieur et des investissements citées par El Confidencial, les entreprises espagnoles y ont investi 2,508 milliards d’euros, contribuant à la création de 25 139 emplois.

L’implantation est désormais considérable : 669 entreprises espagnoles détiennent au moins 10 % d’une entreprise marocaine et 527 sociétés de droit marocain sont majoritairement contrôlées par des entreprises espagnoles. Madrid est le troisième investisseur étranger au Maroc, avec 8,6 % des investissements.

Ces chiffres expliquent la prudence des milieux économiques espagnols. Mais ils révèlent aussi une réalité moins symétrique : l’Espagne a beaucoup à perdre dans une crise avec le Maroc, mais ce dernier aurait davantage à perdre dans une rupture durable.

Une dépendance commerciale et énergétique

Les échanges bilatéraux ont atteint 22,757 milliards d’euros en 2025. Le Maroc est le premier marché de l’Espagne en Afrique, absorbant 54,9 % de ses exportations vers le continent. Mais surtout, l’Espagne est le premier débouché des exportations marocaines. Selon l’Observatoire de la complexité économique (OEC), elle absorbe plus de 12 milliards d’euros de marchandises marocaines chaque année, devant la France avec environ 10 milliards et l’Allemagne avec 4 milliards.
L’asymétrie apparaît encore davantage dans l’énergie. En 2025, l’électricité importée d’Espagne a couvert environ 8 % de la demande marocaine. Les deux réseaux sont reliés par des câbles sous-marins à travers le détroit de Gibraltar.

Depuis 2022, Rabat utilise également des infrastructures espagnoles pour son approvisionnement en gaz : du GNL est déchargé dans des terminaux espagnols avant d’être acheminé vers le Maroc par le gazoduc Maghreb-Europe. Selon les données reprises par El Economista, l’Espagne fournit par ailleurs environ 23 % des importations marocaines de produits pétroliers, notamment du gazole.
Une rupture ne provoquerait pas nécessairement une paralysie immédiate. Mais elle exposerait le Maroc à des difficultés d’approvisionnement et à des coûts supplémentaires au moment où sa consommation énergétique et ses besoins industriels augmentent.

Une industrie intégrée à l’Europe

L’automobile illustre clairement cette vulnérabilité. Premier secteur exportateur marocain, il écoule environ 90 % de sa production à l’étranger, l’Espagne représentant près de 20 % des exportations du secteur selon les données citées par El Economista.

Le pôle automobile de Tanger et Kénitra est profondément intégré aux chaînes de valeur européennes. Des groupes espagnols comme Gestamp, Grupo Antolin et Ficosa y sont implantés, tandis que les composants automobiles représentent environ 12 % des exportations espagnoles vers le Maroc.

Le paradoxe est clair : des entreprises espagnoles participent à la montée en puissance d’une industrie marocaine qui concurrence certains sites européens, mais cette industrie reste elle-même dépendante de la fluidité des échanges avec l’Europe.
Le même phénomène existe dans le textile, avec le rôle du Maroc dans le réseau de fournisseurs d’Inditex, et dans les infrastructures. Acciona détient ainsi 50 % du consortium chargé de la nouvelle usine de dessalement de Casablanca, un projet de plus de 600 millions d’euros, d’une capacité de 300 millions de mètres cubes par an, dont le groupe espagnol doit assurer l’exploitation et la maintenance jusqu’en 2054.

Autrement dit, les entreprises espagnoles ont des intérêts stratégiques au Maroc, mais Rabat dépend également de capitaux, de technologies et de savoir-faire espagnols pour une partie de ses infrastructures essentielles.

Un mauvais moment pour une crise

Le risque serait particulièrement élevé aujourd’hui, alors que le Maroc entre dans l’un des plus importants cycles d’investissement de son histoire, avec les préparatifs de la Coupe du monde 2030.
Le pays doit investir massivement dans les chemins de fer, les ports, les aéroports, l’eau, l’énergie et le tourisme. Les importations marocaines de biens d’équipement ont progressé de 24,7 % au premier trimestre 2026 et les prêts à l’investissement de 25,3 %, selon les données citées par El Confidencial.

Or le modèle marocain repose de plus en plus sur l’exportation. Près de 70 % des exportations sont destinées à l’Union européenne, selon CaixaBank Research. Dans l’automobile, cette proportion atteint près de 80 %.

Le tourisme ajoute une autre vulnérabilité : l’Espagne est le deuxième pays émetteur vers le Maroc, avec 4,6 millions de visiteurs en 2025. Une crise durable pourrait donc affecter simultanément commerce, industrie, tourisme et investissements.

L’Espagne peut absorber davantage

Cette vulnérabilité économique contraste avec l’apparente confiance stratégique croissante de Rabat, nourrie par le renforcement de ses liens avec Washington et Israël. La reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara en 2020, les Accords d’Abraham et le rapprochement avec l’administration Trump ont renforcé le sentiment que le Maroc dispose désormais de soutiens extérieurs capables de contrebalancer le poids de l’Espagne. Cette nouvelle assurance peut toutefois alimenter une forme de hubris stratégique : celle de sous-estimer le coût d’une confrontation avec un voisin dont l’économie reste pourtant l’une des principales portes d’accès au marché européen.

Cela ne signifie évidemment pas que l’Espagne sortirait indemne d’une confrontation. Les groupes espagnols ont beaucoup investi au Maroc et certaines entreprises, notamment dans l’automobile, la finance, l’énergie, le tourisme et les infrastructures, seraient directement exposées.

Mais l’économie espagnole dispose d’une taille et d’une diversification qui lui donnent une capacité d’absorption supérieure. Une perte du marché marocain serait douloureuse pour certaines entreprises, mais beaucoup plus facilement compensable par d’autres débouchés.

Pour le Maroc, en revanche, une crise prolongée pourrait frapper plusieurs moteurs de croissance simultanément : les exportations, l’approvisionnement énergétique, les chaînes industrielles, le tourisme et les investissements étrangers.

C’est le véritable paradoxe de la relation hispano-marocaine. Plus les entreprises espagnoles ont investi au Maroc, plus elles ont à perdre en cas de crise. Mais plus elles ont investi, plus Rabat est lui-même devenu dépendant d’un écosystème économique dont l’Espagne constitue l’une des principales portes d’entrée vers l’Europe.

L’interdépendance est donc un facteur qui dissuade les deux pays d’aller vers une rupture brutale. Elle ne signifie pas pour autant que le coût d’une rupture serait identique. En cas d’aggravation durable de la crise autour de Ceuta et de Melilla, l’Espagne aurait beaucoup à perdre. Le Maroc, lui, aurait beaucoup plus à perdre.

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