Le procès de l’affaire Kheirredine Zetchi ne pouvait pas si mal tomber en ce mois de juillet 2026 où les Algériens ragent de voir leur équipe nationale incapable de franchir le cap d’un autre tour que les 16es de finale à la Coupe du monde des 48 nations. Les Algériens se sont majoritairement déchaînés contre les choix et le bilan du sélectionneur bosno-helvétique, Vladimir Petkovic, après la défaite contre la Suisse. Trop facile.
Un premier article est venu relativiser par les chiffres cette évaluation lapidaire dominée par un dépit en partie compréhensible. Le bilan technique de la période Petkovic est plus que correct. Ce second article remonte en amont du diagnostic, évalue la gouvernance du football à travers la filière de la formation en Algérie. Elle subit dans un silence assourdissant l’extinction de son modèle de performance absolue, l’Académie du Paradou.
Kheirredine Zetchi et sa famille sont les précurseurs de la formation professionnelle dans le football en Algérie. L’académie d’excellence qu’ils ont fondée sur le site de Tessala Merdja, non loin d’Alger, a produit, pour sa partie la plus visible, une dizaine de footballeurs internationaux de talent qui ont, depuis une décennie, approvisionné les rangs de l’équipe nationale A. Peu d’institutions peuvent afficher une telle performance depuis l’indépendance.
Le modèle de l’académie a été repris en 2019 par la FAF durant son mandat à sa tête. Il est aisé d’affirmer qu’avec Kheirredine Zetchi et son expérience, l’Algérie détenait l’une des plus belles expertises continentales dans la détection et la formation des talents professionnels dans le football. Cette expertise est en train d’être dévastée pour des raisons insondables. Un sabordage irréfléchi qui montre aujourd’hui ses premières conséquences lorsqu’on se rend compte que la diaspora ne peut pas cocher toutes les cases de toutes les lignes d’une composition d’équipe d’élite, et surtout que la fabrique locale de talents est peut-être en passe de fermer.
Un dossier d’accusation standard
Le dossier d’accusation construit contre Kheirredine Zetchi, président de la FAF (mars 2017-mars 2021), est un copié-collé des affaires classiques de « mauvaise gestion » dans les entreprises publiques avec préjudice supposé au Trésor public.
Or la Fédération algérienne de football est une association indépendante. Si des actes de gestion sont susceptibles de lui porter préjudice, c’est d’abord à ses membres affiliés de déposer plainte. Dans le cas de l’affaire Zetchi, il est reproché au président de la FAF et à son staff administratif d’avoir eu recours à un intermédiaire d’affaires dans la négociation du contrat avec l’équipementier Adidas et d’avoir choisi une agence de voyage tunisienne pour des opérations de logistique. Rien de plus banal dans le management d’une grande fédération.
Il s’agissait ici, pour le ministère public qui s’est auto-saisi, de démontrer qu’il y avait un projet d’enrichissement personnel derrière les décisions de gestion litigieuses, abusivement, dans le cas d’une association, assimilées à la réglementation des marchés publics.
Sur ce front névralgique de l’enrichissement personnel, les avocats de la défense ont affirmé dans leur mémoire à la chambre d’accusation qu’il n’existe pas le moindre début d’élément à charge pour étayer l’accusation, qui préfère d’ailleurs évoquer la sempiternelle « attribution d’indus avantages au profit de tiers ».
Une instruction judiciaire à charge et à décharge, comme l’exige le code de procédure pénale, n’aurait jamais dû conduire à des détentions préventives dans un tel dossier. Dans le cas extrême, et à défaut de non-lieu, elle aurait laissé, en préservant la liberté des prévenus, le tribunal juger de ce qui a été considéré comme des infractions, tout à fait contestables. Ce n’est pas dans l’air du temps. Le circuit de la sanction est connu. L’exécutif instruit le sécuritaire, qui ficelle des chefs d’accusation pour le procureur, qui recommande la détention provisoire au juge d’instruction, qui obtempère dans la très grande majorité des affaires qui empruntent cette filière éminemment politique. Et voilà comment un camion fou défonce la vitrine du football algérien, en laissant croire à l’opinion que l’arrière-boutique et les stocks seront préservés.
Tout cela pourquoi ?
Pour la première fois à la fin de cette saison qui a vu la relégation irrémédiable du Paradou AC, une alerte a été lancée sur la soutenabilité du projet Académie du Paradou. Le moule premium de la formation à l’algérienne est désormais en danger. Quel est donc finalement le bénéfice opérationnel de l’acharnement sur la gestion de la FAF durant le mandat de Kheirredine Zetchi ? Faire respecter la loi ? Lutter contre la corruption ? Il n’y a, à ce stade de l’affaire, ni préjudice financier avéré, ni enrichissement personnel établi comme mobile de supposés contrats de complaisance. Des erreurs de gestion ? Elles sont dépénalisées. Et d’ailleurs sans objet dans le cas d’une association.
L’approche de ce dossier aurait dû tenir compte de la balance gain-préjudice. L’innovation, la persévérance et le succès, caractéristiques de l’Académie du Paradou et son symbole, n’ont pas pesé dans cette balance. Non pas qu’il s’agisse d’organiser des passe-droits à des citoyens entreprenants qui ont fait profiter le pays de leur vision, mais rien dans les présomptions d’infractions aux règlements ne valait stratégiquement d’en arriver aux extrémités d’une stigmatisation par l’emprisonnement, en particulier avant tout procès.
Le signal envoyé à l’écosystème de la formation dans le football en Algérie est dévastateur. Kheirredine Zetchi et ses co-détenus attendent depuis bientôt deux ans d’être jugés pour une affaire dont personne n’arrive à saisir la gravité. Deux ans qui auront servi à renforcer le discrédit sur le football algérien et sa gouvernance. D’autant que les deux successeurs du président Zetchi à la tête de la FAF ont également fini par rejoindre la case prison pour des actes de gestion dans le monde de l’entreprise publique. Comme si une malédiction avait décidé de poursuivre cette fonction si sensible dans le développement du sport roi.
Une filière d’excellence en péril
Il y avait encore cinq internationaux – Bensebaini, Boudaoui, Boulbina, Benbouali et Titraoui – issus de l’académie du Paradou dans l’équipe nationale qui s’est hissée aux 16es de finale de la Coupe du monde cet été. Le sort de cette matrice devrait plus interpeller les amoureux du football algérien que celui, toujours plus facile à sceller, du sélectionneur national. Non pas que la filière du Paradou soit la seule à avoir produit des joueurs capables de s’imposer dans les grands championnats européens. Amoura, Slimani et d’autres l’ont fait en partant d’autres filières locales. Elle est la seule à offrir la garantie d’un flux de qualité. Et en retour une valeur ajoutée aux équipes nationales. Zetchi a tenté un essaimage de l’expérience avec les académies régionales de la FAF. Sa mise à l’écart puis son ciblage avant sa détention ont fait avorter le projet.
La formation professionnelle dans le football est dans un entre-deux mortifère. Elle se cherche une nouvelle architecture ces dernières années. La FAF oblige les clubs professionnels à se doter de leur propre centre de formation. Le projet de 16 académies régionales est sur la table. Mais que de temps perdu. Et surtout que de confiance gâchée dans le modèle à succès que personne n’a cherché à protéger dans l’intérêt de la production nationale de talent.
Pas une fatalité
Les expertises à succès sont rares et précieuses. Elles sont généralement valorisées et protégées ailleurs dans le monde. Il faut de très nombreuses années et beaucoup pour construire une filière académique d’excellence. Compte tenu des enjeux populaires et géopolitiques qu’a pris le football au 21e siècle, la filière de formation du Paradou serait classée monument national à protéger sous une gouvernance du football pourvue d’un minimum de sens stratégique.
En privé, dans les coulisses du football algérien, tout le monde déplore le sort de Kheirredine Zetchi et s’inquiète pour l’avenir de ce qu’il a longuement bâti avec sa famille. En public, les dégâts symboliques et opérationnels de sa déchéance sont subis comme une fatalité. Il est encore temps de se ressaisir. De reconnaître le mérite des pionniers et des bâtisseurs et d’emprunter le chemin qu’ils ont tracé. Pour avancer comme avancent les autres nations.


