Au printemps, chaque appel d’un acheteur italien ou espagnol valait de l’or. Trois mois plus tard, la fièvre est retombée d’un cran. Dans sa note de conjoncture publiée le 25 juin, la Banque mondiale relevait, au 22 juin, un prix du gaz européen en baisse de 17,6 % sur un mois, à 14 dollars le MMBtu. De quoi rogner la prime, ce supplément de prix que Sonatrach encaissait depuis la fermeture du détroit d’Ormuz, sans toutefois l’effacer.
Il faut rappeler d’où vient cette rente. Depuis la fermeture d’Ormuz, les acheteurs européens avaient traqué les fournisseurs à l’abri du goulet iranien. Le gaz algérien, acheminé par le Transmed vers l’Italie et le Medgaz vers l’Espagne, cochait toutes les cases. Sonatrach a livré près de 30 milliards de mètres cubes à l’Union en 2025, deuxième rang par gazoduc, 19,4 % des importations européennes au premier trimestre. Ces deux artères ont acquis depuis 2022 le statut d’infrastructures de substitution au gaz russe. La crise iranienne n’a fait qu’en relever la valeur.
La normalisation défait aujourd’hui ce que le choc avait bâti. Le Qatar, dont le retour sur le marché mondial du gaz naturel liquéfié (GNL) pèse directement sur les prix, ramène ses méthaniers dans Ormuz et annonce un retour à pleine capacité de Ras Laffan sous un mois. Les Émirats ont rouvert leurs ports aux navires iraniens le 21 juin, le détroit se déverrouille par étapes après le mémorandum du 17 juin entre Washington et Téhéran, et le Brent a cédé 17,8 % depuis le 8 juin, à 77,52 dollars le 22, les prix attendus pour la fin 2027 étant déjà retombés à 71,9 dollars, selon la Banque mondiale. Sur le pétrole, la prime de guerre a disparu. Le charbon rappelé en catastrophe dans les réseaux européens et asiatiques a lui aussi une durée de vie comptée, celle du choc.
Le gaz, pourtant, n’a pas baissé aussi vite que le pétrole. Son prix de référence en Europe, le TTF, s’affichait encore autour de 44 euros le mégawattheure début juillet, contre 32 euros à la veille des frappes de fin février, et deux à trois fois plus qu’avant la guerre en Ukraine, quand il évoluait entre 15 et 20 euros. Trois chiffres, relevés par Le Monde, expliquent cette résistance. Les réservoirs européens, que les pays remplissent chaque été pour tenir l’hiver, n’étaient garnis qu’à 49,7 % le 5 juillet, au plus bas depuis quatre ans, et pourraient finir la saison autour de 75 %, tout près de leurs records de faiblesse. Le Qatar, lui, n’a pas retrouvé son rythme d’avant-guerre, trois cargaisons par jour. Et la trêve demeure fragile, des tirs iraniens ayant encore visé des navires dans le détroit fin juin.
Les analystes en tirent une leçon qui arrange l’Algérie. Il existe désormais « une prime de risque associée » au gaz, résume Phuc-Vinh Nguyen, de l’Institut Jacques Delors, cité par Le Monde. Autrement dit, les Européens paieront durablement un peu plus cher pour être sûrs d’être livrés. La demande pour un gaz jugé fiable ne s’évaporera donc pas avec le cessez-le-feu, elle s’installe dans le paysage énergétique du continent.
Le prix cesse dès lors d’être la variable décisive. Puisque le marché reste demandeur, tout se ramène à deux questions strictement algériennes, verrouiller cette demande dans des contrats de long terme, puis produire assez de gaz pour les honorer. Sur la première, Alger se heurte déjà à une préférence européenne tenace.
L’Europe veut du court, Ankara offre du long
Bruxelles achète volontiers du gaz algérien, mais rechigne à s’engager sur la durée. L’Union lui préfère les achats au coup par coup et des contrats courts, qui préservent sa marge de manœuvre climatique. La Turquie joue l’inverse. Le contrat qui lie Sonatrach à la compagnie publique BOTAŞ expire en septembre 2027, et Ankara veut le renouveler avant la fin de 2026, en portant le volume de 4,4 à plus de 6 milliards de mètres cubes, sur un engagement de cinq à dix ans. Exactement la sécurité que l’Europe refuse d’offrir. Pour un exportateur, une année de vente garantie vaut mieux qu’une flambée de prix sans lendemain.
Le calcul, pourtant, n’est pas si simple. Chaque mètre cube promis sur dix ans est un mètre cube qu’il faudra produire. C’est tout le paradoxe de la position algérienne.
Le mur des volumes
Reste l’obstacle qu’aucun contrat ne lève. Pour honorer une demande accrue, encore faut-il extraire davantage. Or la production gazière algérienne a reculé pour la troisième année de suite en 2025, à 101,84 milliards de mètres cubes contre 104,5 un an plus tôt. Les gisements qui ont fait la fortune du pays, Hassi R’Mel et Hassi Messaoud, déclinent avec l’âge. La consommation intérieure, elle, dépasse 45 milliards de mètres cubes et grimpe, dévorant une part croissante de ce qui pourrait filer vers l’export. La capacité théorique des tubes vers l’Europe, quelque 43 milliards de mètres cubes, reste sous-employée faute de gaz à y injecter.
D’où l’obsession affichée des volumes. Sonatrach maintient le cap des 200 milliards de mètres cubes annuels d’ici cinq ans, contre 137 en 2023, et a promis 60 milliards de dollars d’investissement sur la période 2025-2029, dont huit sur dix consacrés à la recherche et à l’extraction de nouveaux gisements. Le solaire répond à la même logique, produire chez soi l’électricité aujourd’hui tirée du gaz pour dégager des volumes à vendre à l’étranger. Sur le papier, la trajectoire tient. Sur le terrain, le pays n’a pas encore installé un seul gigawatt de solaire ou d’éolien, quand le Maroc voisin en aligne près de six.
La crise d’Ormuz aura joué son rôle de révélateur. Elle a montré ce que valait la fiabilité algérienne quand le reste du monde tremblait, et Sonatrach n’a pas manqué de jouer cette carte auprès de clients européens échaudés. La flambée retombe, mais l’Europe a retenu la leçon iranienne et paiera longtemps une prime pour du gaz sûr. La demande, elle, ne manquera pas. Ce qui pourrait manquer, c’est le gaz algérien lui-même. La rente de demain ne se jouera pas dans un détroit rouvert à l’autre bout de la Méditerranée, mais dans les champs vieillissants du Sahara, et dans la capacité d’Alger à remplir des gazoducs qu’il possède déjà, mais qu’il peine à alimenter.



