« L’Europe ne peut pas offrir à l’Algérie un engagement de long terme, mais nous leur avons dit de ne pas s’inquiéter, nous le pouvons. » C’est par cette formule, rapportée par le quotidien turc Daily Sabah, jeudi 8 mai au Complexe présidentiel d’Ankara, que le ministre turc de l’Énergie et des Ressources naturelles, Alparslan Bayraktar, a résumé l’offre faite à Sonatrach. Le contexte donne à la phrase tout son poids. Quelques heures plus tôt, le président Abdelmadjid Tebboune et son homologue Recep Tayyip Erdoğan avaient signé treize accords stratégiques dans des domaines aussi divers que les transports, la communication ou la gestion des catastrophes. Le gaz, lui, n’a fait l’objet d’aucun document signé.
L’enjeu chiffré tient en une ligne. Le contrat actuel entre BOTAŞ et Sonatrach porte sur 4,4 milliards de mètres cubes annuels et arrive à échéance en septembre 2027. Bayraktar veut le renouveler avant la fin de 2026, le porter à 6 ou 6,5 milliards de mètres cubes et l’inscrire dans une fourchette de cinq à dix ans.
« Nous espérons conclure cette année »
« Nous espérons signer un nouvel accord cette année. Notre contrat actuel expire en septembre 2027, donc notre objectif est de le renouveler », a déclaré Bayraktar aux journalistes après le tête-à-tête entre les deux chefs d’État. La cadence est annoncée, mais la marge de négociation, elle, est restreinte. Le partenariat BOTAŞ-Sonatrach remonte à 1988. Il avait été prolongé une première fois de trois ans lors de la visite officielle d’Erdoğan à Alger en novembre 2023. Cette fois, le ministre turc parle d’un saut générationnel.
Et pour cause : en 2025, les importations turques de GNL ont atteint 17 milliards de mètres cubes, soit environ 30 % des achats de gaz du pays. Si le nouveau contrat algérien était calé sur 6,5 milliards, il représenterait à lui seul près d’un tiers des importations turques de gaz liquéfié. Et selon Bayraktar, une partie de ces volumes pourrait être traitée dans les installations turques avant d’être réacheminée vers l’Europe, en particulier via la Bulgarie.
L’angle mort européen
La phrase de Bayraktar sur l’Europe est bien réfléchie. Le règlement européen sur les émissions de méthane entre en vigueur le 1er janvier 2027, et l’Algérie figure parmi les fournisseurs concernés. À Alger, le 7 mai, l’ambassadeur de l’Union européenne, Diego Mellado, a confirmé à Maghreb Émergent que Bruxelles écartait toute sanction immédiate liée au texte, privilégiant l’accompagnement technologique. Toujours est-il que c’est une assurance, pas un contrat.
C’est précisément là que la proposition turque intervient. L’Union européenne, en vertu du même règlement éliminant progressivement le gaz russe, a placé en février 2026 le GNL algérien parmi les six approvisionnements exemptés du nouveau régime de traçabilité. Mais cet aménagement réglementaire ne se traduit pas en engagements d’enlèvement pluriannuels. Les majors européennes, soumises au calendrier de décarbonation et à la volatilité du marché spot, ne signent plus de contrats à dix ans. La Turquie, oui.
Ce que dit le précédent
En Décembre 2013, soit la veille de l’expiration du contrat précédent, le ministre turc de l’Énergie Taner Yıldız avait déjà évoqué un volume de 6 milliards de mètres cubes et une durée de cinq à dix ans. Treize ans plus tard, son successeur reprend les mêmes chiffres au mot près. Le scénario, lui, a changé d’environnement.
Sonatrach négocie aujourd’hui dans une configuration sensiblement plus favorable. Le groupe public a acheminé environ 30 milliards de mètres cubes vers l’Europe via les gazoducs Transmed et Medgaz en 2025, se positionnant comme deuxième fournisseur de l’Union européenne par pipeline avec 19,4 % des importations européennes au premier trimestre. Mais la production algérienne de gaz a reculé pour la troisième année consécutive en 2025, à 101,84 milliards de mètres cubes contre 104,5 en 2024. Et la consommation intérieure progresse, portée par un secteur électrique alimenté au gaz à 99 %.
Autrement dit, chaque mètre cube engagé sur dix ans est un mètre cube qu’il faudra produire. La proposition turque arrive au moment où Sonatrach lance son Algéria Bid Round 2026, avec dépôt des offres fixé au 26 novembre 2026 et un plan d’investissement de 60 milliards de dollars sur 2025-2029, dont 80 % fléchés vers l’amont.
TPAO-Sonatrach, le second étage
Bayraktar a par ailleurs évoqué un second volet, moins commenté. La compagnie publique turque TPAO et Sonatrach discutent d’une coopération pour utiliser les navires sismiques et de forage turcs dans les eaux algériennes. « L’un des sujets importants à l’ordre du jour était la coopération entre TPAO et Sonatrach, en utilisant nos navires sismiques et de forage pour explorer le pétrole et le gaz naturel dans les eaux algériennes », a-t-il précisé.
Une avancée sur ce dossier permettrait à la Turquie de transformer son rôle. De simple acheteur, BOTAŞ deviendrait partenaire amont, avec une présence industrielle dans les eaux algériennes.


