Électricité : pendant que le monde abandonne le charbon, l’Algérie carbure encore au gaz

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Les fortes chaleurs perturbent le réseau électrique.

Le rapport annuel du groupe de réflexion Ember, publié le 21 avril, documente pour la première fois le dépassement des renouvelables sur le charbon dans la production mondiale d’électricité. Un seuil que l’Algérie, dont le mix électrique dépend du gaz à 99 %, ne franchira pas avant plusieurs décennies si le rythme actuel de déploiement se maintient.

Le 21 juillet 2025, Sonelgaz enregistrait un record de consommation à 20 628 mégawatts, dépassant tous les pics précédents. Ce même jour, les centrales au gaz assuraient la quasi-totalité de la charge. Le lendemain, l’opérateur exportait 500 mégawatts vers la Tunisie, toujours au gaz. La scène résume assez fidèlement l’état de la transition énergétique algérienne.

Neuf mois plus tard, le rapport annuel Ember sur l’électricité mondiale établit qu’en 2025, pour la première fois depuis un siècle, la part des renouvelables dans la production électrique mondiale (34 %) a dépassé celle du charbon (33 %). La production solaire a progressé de 30 % en un an, triplement supérieure à la hausse de l’éolien. Elle a été multipliée par dix en dix ans. En Algérie, la part des renouvelables dans le mix électrique s’établit, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), à 0,94 %.

« Un quasi-immobilisme »

L’écart n’est pas seulement statistique. Il traduit une politique. Depuis 2011, l’Algérie s’est fixé et refixé des objectifs en matière d’énergies renouvelables, à chaque fois révisés à la baisse et repoussés dans le temps. Le programme initial visait 22 000 mégawatts à l’horizon 2030 ; il a été ramené à 15 000 mégawatts avec une échéance glissée à 2035. À moins de cinq ans de la première échéance, moins de 5 % de l’objectif de 15 gigawatts avait été atteint fin 2023, selon le Transnational Institute (TNI).

Un rapport de l’AIE publié début 2026 chiffre l’ampleur du retard : la part du solaire passerait de 1 % en 2025 à peine 2 % en 2030, malgré les programmes en cours. L’agence onusienne attribue ce quasi-immobilisme aux retards accumulés dans l’exécution des appels d’offres du programme national des énergies renouvelables.

Les freins structurels

Les facteurs de blocage ne tiennent pas au manque de ressources naturelles. L’Algérie bénéficie d’un ensoleillement parmi les plus élevés au monde, atteignant jusqu’à 3 900 heures par an dans certaines régions sahariennes. Le TNI identifie d’autres obstacles : complexité des procédures administratives, absence de coordination dans la planification, capacité limitée du réseau à accueillir des productions décentralisées, retards dans la mobilisation des financements et dans la conclusion des contrats avec les opérateurs privés.

Selon l’AIE, la consommation électrique algérienne devrait progresser à un rythme moyen de 4,5 % par an jusqu’en 2030, portée par la croissance démographique, l’expansion économique et les épisodes de canicule de plus en plus fréquents. Chaque mégawatt supplémentaire non couvert par le solaire ou l’éolien est mécaniquement absorbé par le gaz, creusant un peu plus l’écart avec les trajectoires mondiales.

Le gaz, bouclier et frein

Le paradoxe algérien tient à sa dotation en hydrocarbures. Le gaz naturel représente, selon les données croisées du ministère de l’Énergie, de Sonatrach et de la Banque mondiale, 99 % de la consommation nationale d’énergie. Cette abondance fonctionne comme un anesthésiant : elle rend le signal-prix de la transition énergétique imperceptible à court terme pour les opérateurs publics et pour les ménages, dont les tarifs d’électricité restent subventionnés.

Boukhalfa Yaïci, directeur général de Green Energy Cluster Algeria (GEC’A), a déclaré lors d’une intervention sur la Chaîne 1 que le programme de 3 000 mégawatts actuellement en construction permettrait d’économiser entre 6 et 8 milliards de mètres cubes de gaz par an, un volume directement redirigeable vers l’exportation. C’est précisément cet argument, davantage commercial que climatique, qui justifie aux yeux des autorités l’accélération du déploiement solaire : libérer des volumes de gaz pour honorer les contrats européens.

Un signal positif, mais tardif

Il serait inexact de nier tout mouvement. L’AIE note que les importations algériennes de panneaux solaires ont été multipliées par six en 2025, atteignant 2,1 gigawatts, avec un dernier trimestre particulièrement soutenu à 700 mégawatts. Les contrats des programmes « Solar 1 000 MW » et « 2 000 MW » portés par Sonelgaz ont été attribués, notamment à des consortiums chinois et turcs. Le CEREFE (Commissariat aux énergies renouvelables et à l’efficacité énergétique) tablait sur 4 gigawatts installés fin 2024 ou début 2025. Les chiffres effectivement constatés restent inférieurs à cette projection.

À l’échelle mondiale, le rapport Ember souligne que la croissance des renouvelables a permis en 2025 de couvrir l’intégralité de la hausse de la demande électrique mondiale. Nicolas Fulghum, l’un des auteurs du rapport, estime que « la croissance de l’énergie propre est telle qu’elle peut désormais répondre à tous les besoins supplémentaires ». Ce constat vaut pour la Chine et l’Inde, dont la production d’électricité fossile a reculé pour la première fois simultanément en 2025. Il ne vaut pas encore pour l’Algérie.

La crise d’Ormuz, révélateur ambigu

La fermeture du détroit d’Ormuz depuis fin février 2026, consécutive aux frappes américano-israéliennes sur l’Iran, offre à l’Algérie une fenêtre commerciale exceptionnelle. Les prix du gaz ont bondi, les acheteurs européens ont intensifié leur recherche d’alternatives, et Sonatrach se retrouve dans une position de fournisseur de substitution. Cette conjoncture favorable à court terme atténue les incitations à accélérer la transition domestique.

Elle pourrait aussi affecter les données mondiales de 2026. Plusieurs pays ont remis en service des centrales à charbon qu’ils prévoyaient de fermer : la Thaïlande, la Corée du Sud et le Japon ont levé leurs restrictions sur des unités déclassées, tandis qu’en Europe le merit order électrique a basculé dès lors que le coût de production au gaz a dépassé celui du charbon. Si cette tendance se confirme sur l’ensemble de 2026, l’écart entre renouvelables et charbon dans la production mondiale pourrait se resserrer. Le basculement documenté par Ember reste acquis pour 2025, mais sa consolidation dépendra de la durée de la crise.

Le World Energy Outlook 2025 de l’AIE avait prévenu que les changements structurels liés à la décarbonation mondiale constituent désormais un facteur déterminant pour les pays producteurs. L’Algérie dispose jusqu’en 2035 pour démontrer que son programme de 15 gigawatts n’est pas une troisième révision d’un objectif destiné à être repoussé une quatrième fois.

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