Le principal impact stratégique de la guerre sur l’Iran n’est pas celui auquel on pouvait penser aux premiers jours du conflit. Sur le moyen terme de la décennie, il est même l’inverse de ce qui était pressenti. L’Europe a décidé ce jeudi soir, à Bruxelles, d’accélérer sa sortie de la dépendance au carbone. Le choc russe en 2022, puis celui du Golfe en 2026, ont rallié les derniers récalcitrants. Au « drill, baby, drill » de Trump, Bruxelles a répondu « électrifie, électrifie ». L’impératif de sécurité nationale s’avère plus convaincant que celui de l’urgence climatique. D’autres pays en Asie, dépendants des approvisionnements en hydrocarbures, vont sans doute adopter « la marche forcée » pour faire baisser la part du pétrole et du gaz dans leur mix énergétique. Pour le moment, les États-Unis de Trump se tiennent en dehors du mouvement. Une question d’alternance politique.
La rente de 2026 : un sursis financier avant le grand virage
L’Algérie s’affiche, à court terme, comme l’un des rares bénéficiaires comptables de cet embrasement. Avec un baril de Brent solidement installé au-dessus des 100 dollars et des prix du gaz sur le marché spot en hausse de 35 %, la balance des paiements algérienne respire. Les projections pour 2026 laissent entrevoir des recettes d’exportation oscillant entre 65 et 75 milliards de dollars, offrant un excédent commercial confortable pouvant atteindre plus de 20 milliards de dollars. Ce « matelas » ne doit pas anesthésier la réflexion : il est le prix de l’instabilité, pas celui de la performance. Si les clients européens de l’Algérie s’engagent dans une sortie accélérée du carbone, la pérennité de cette rente est comptée. Le pivot pour devenir un fournisseur majeur d’électricité et d’hydrogène verts n’est plus une option de « confort » écologique, mais une urgence de survie économique. Une fraction de cette manne exceptionnelle de 2026 devrait judicieusement être sanctuarisée pour financer le rattrapage des retards abyssaux dans la transition énergétique du pays.
Gaz de schiste contre renouvelables : l’arbitrage géopolitique
La donne a radicalement changé cette semaine. Alors que les prix actuels semblent justifier le lancement coûteux de l’exploitation du gaz de schiste — avec Exxon et Chevron en embuscade pour s’allier à Sonatrach —, l’arbitrage stratégique est en passe de s’inverser. Pourquoi investir des milliards dans une filière gazière — le non conventionnel — dont le rendement financier est plus faible et la durée de vie est de trente ans, si les clients n’en demandent plus dans dix ans ? Le risque est de se retrouver avec des « actifs échoués » en plein Sahara. L’intérêt bien compris de l’Algérie penche désormais vers la concrétisation des 25 gigawatts de capacité solaire et le développement massif de l’hydrogène vert. C’est le seul langage que parlera l’Europe de 2035. Même les majors américaines, malgré leur tropisme fossile, devront intégrer cette réalité si elles veulent sécuriser leurs débouchés sur le Vieux Continent via le hub algérien.
Le spectre du contre-choc : de 1985 à la mutation de 2035
Le nouveau modèle énergétique européen va significativement réduire les importations de gaz au-delà de 2035, au profit de sources domestiques et de fournisseurs ayant pivoté plus vite que nous vers la fourniture d’énergie verte, l’électricité en premier. Le retour en grâce du nucléaire, fer de lance de la souveraineté européenne, va grignoter la part du gaz dans la transition. Dans ce jeu de dominos, la Chine tire déjà son épingle du jeu en s’imposant comme « l’OPEP de l’électrique », contrôlant composants et métaux critiques. L’Algérie a une carte à jouer : devenir un relais de production pour ces intrants (lithium, terres rares) et un exportateur d’électrons. L’histoire bégaie. En 1980, la guerre Irak-Iran avait provoqué un choc suivi d’un contre-choc brutal en 1985. L’Algérie de Chadli, faute d’avoir anticipé la baisse de la demande et des prix, l’avait subi de plein fouet. Le contre-choc de cette nouvelle guerre du Golfe sera plus insidieux mais plus définitif. Il ne s’appelle plus baisse des prix, il s’appelle sortie accélérée de la dépendance. À Alger d’anticiper, cette fois.


