L’Algérie est un pays producteur d’hydrocarbures dans une configuration qui change de sens. Ce qui était hier une rente ordinaire devient, aux yeux des plus grands investisseurs institutionnels mondiaux, un actif de résilience. C’est l’un des enseignements les moins commentés de l’enquête annuelle d’Invesco publiée lundi 29 juin, qui porte sur 144 institutions, quatre-vingt-dix fonds souverains et cinquante-quatre banques centrales, gérant collectivement vingt-neuf mille milliards de dollars d’actifs.
Leurs réponses dessinent le portrait d’un secteur en train de se désengager, prudemment, du système financier construit autour de Washington depuis 1944. Un tiers de ces institutions pense désormais que la suprématie du dollar sera entamée d’ici cinq ans, contre 12 % seulement en 2022.
«La résilience est devenue une exigence, pas un bonus»
La formule est de Benjamin Jones, directeur de la recherche chez Invesco. «Dans un monde traversé par des chocs inflationnistes, une fragmentation géopolitique et des marchés de plus en plus concentrés, les investisseurs remettent en cause leurs vieilles hypothèses sur la diversification», poursuit-il.
Le mouvement le plus lisible concerne les infrastructures énergétiques. Quelque 80 % des répondants les jugent aptes à renforcer la résistance de leurs portefeuilles. En pratique, elles ont atteint 9 % des actifs des fonds souverains en 2026.
La ruée vers les centres de données alimentant l’intelligence artificielle renforce cette attractivité : les besoins en électricité de ces équipements sont devenus un argument de valorisation à part entière.
L’Algérie dans le bon couloir
Sonatrach a acheminé environ 30 milliards de mètres cubes vers l’Europe via Transmed et Medgaz en 2025, se positionnant comme deuxième fournisseur de l’Union européenne par gazoduc avec 19,4 % des importations européennes au premier trimestre.
Ces deux artères ont acquis depuis 2022 un statut que personne n’avait pleinement anticipé : celui d’infrastructures géopolitiques de substitution au gaz russe. Précisément le type d’actif que les grands fonds souverains déclarent vouloir surpondérer.
Une contrainte structurelle tempère ce tableau. La consommation nationale de gaz a progressé de 4 % en février 2026, pendant que les exportations totales reculaient de 1,2 %. Chaque nouvelle centrale raccordée au réseau, alimenté au gaz à 99 %, réduit mécaniquement les volumes disponibles pour l’export. C’est là qu’interviennent les renouvelables.
Le programme national vise 15 000 mégawatts d’énergies renouvelables d’ici 2035. Avec 3 200 mégawatts en construction, le premier palier devrait permettre d’économiser entre 6 et 8 milliards de mètres cubes de gaz par an, volumes qui pourront être redirigés vers l’export.
En 2026, la capacité installée en renouvelable n’a pas encore dépassé son premier gigawatt, contre 5,6 GW au Maroc, ce qui dit l’ampleur du rattrapage à accomplir.
Sur l’hydrogène, une délégation algérienne conduite par le PDG de Sonatrach, Noureddine Daoudi, a participé en novembre 2025 à Berlin à une rencontre sur les projets ALTEH2A et SoutH2 Corridor, avec des représentants d’Allemagne, d’Italie et d’Autriche.
La Commission européenne a lancé T-MED, une initiative de 25 milliards d’euros, avec l’Algérie parmi les partenaires prioritaires. Le Green Energy Cluster Algeria salue le mécanisme tout en pointant l’absence des textes d’application de l’article 103 de la loi de finances 2026. Les intentions politiques existent. La mécanique réglementaire suit avec retard.
«Ce geste pourrait être interprété comme hostile par Washington»
61 % des banques centrales interrogées estiment que le niveau de la dette américaine pèse négativement sur le rôle de long terme du dollar comme monnaie de réserve, contre 20 % en 2024.
Plusieurs institutions reconsidèrent leur dépendance aux dépositaires américains. Un répondant anonyme résume ce qui freine les plus audacieux : «Ce geste en lui-même pourrait être interprété comme hostile par les États-Unis.»
L’Algérie n’est pas à l’abri. Ses réserves de change hors or s’établissaient à 40,3 milliards de dollars fin mars 2026, en recul de huit milliards sur le seul premier trimestre.
La Banque d’Algérie ne s’est pas exprimée sur d’éventuelles modifications de la composition de ses réserves. Pourtant, le débat que l’enquête Invesco documente est précisément celui que les pays exportateurs d’hydrocarbures ne peuvent pas indéfiniment esquiver, surtout ceux dont les contrats de demain pourraient se négocier dans d’autres devises.
Un tiers des institutions sondées prévoient d’augmenter leurs réserves en or. L’Algérie possède déjà le stock, 173,56 tonnes. Ce qu’elle n’a pas encore, c’est la doctrine pour en décider l’usage.


