L’espagnol Rajoy reprend le thème du “Français de papier” : des discours racistes qui se banalisent en Europe

La France dispose d’un « effectif de tout premier plan. Mais, cela dit, sans aucun joueur français. Ce sera un adversaire redoutable. » Par cette formule, l’ancien président du gouvernement espagnol Mariano Rajoy, aujourd’hui chroniqueur sportif pour le média en ligne El Debate, a déclenché une vive polémique politique et médiatique de part et d’autre des Pyrénées.

8 min de lecture
Les propos de Rajoy révélateurs de la contamination d'un discours sur les "français de papier" venu de l'hexagone

En contestant implicitement la « francité » d’une partie des internationaux français issus de l’histoire de l’immigration, cette figure historique du Parti populaire (PP) réactive une rhétorique qui rappelle fortement le thème du « Français de papier », longtemps associé à l’extrême droite française.

Depuis le début de la compétition, Mariano Rajoy signe une chronique après chaque rencontre de la sélection espagnole. Celle publiée vendredi, sous le titre « Aujourd’hui, la revanche est arrivée », revenait sur la victoire de l’Espagne face à la Belgique et se projetait sur la demi-finale contre la France, prévue le 14 juillet. Ses commentaires ont suscité une réaction rapide de plusieurs membres du gouvernement français, qui ont dénoncé des propos jugés « racistes » et « inacceptables ».

Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a déclaré sur BFM TV : « Si cette déclaration est exacte, elle est absolument inacceptable. Elle ne reflète en rien ce qu’est la France », rappelant le principe d’une « République dans laquelle tout le monde a sa place ». Éléonore Caroit, ministre déléguée chargée de la Francophonie, des Partenariats internationaux et des Français de l’étranger, a de son côté répondu : « Tous les joueurs de l’équipe de France sont français. Point final. Ces commentaires aberrants ne les empêcheront pas de briller sur le terrain. »

Les faits rappellent d’ailleurs une réalité simple. Sur les 26 joueurs sélectionnés par Didier Deschamps, seuls trois sont nés hors de France : Michael Olise (né à Londres d’un père britanno-nigérian et d’une mère franco-algérienne), Marcus Thuram (né à Parme, lorsque son père évoluait en Italie) et Brice Samba (né en République démocratique du Congo). Tous possèdent légalement la nationalité française et remplissent les critères fixés par la FIFA pour représenter la France.

Sánchez : « Que le meilleur gagne et que le racisme soit vaincu »

En Espagne, le président du gouvernement Pedro Sánchez, qui accuse régulièrement le Parti populaire de reprendre certains thèmes identitaires portés par Vox, a dénoncé sur le réseau social X les « déclarations xénophobes » de son prédécesseur : « Certains continuent de définir l’appartenance à un pays par son nom de famille, son lieu de naissance ou la couleur de sa peau.

D’autres la définissent par nos racines et notre volonté de contribuer à la société : jouer au football, prendre soin de nos aînés ou créer des entreprises. L’Espagne appartient à ceux qui l’aiment et œuvrent pour elle, et non à ceux qui la déshonorent par des propos xénophobes. France, on se retrouve en demi-finale ! Que le meilleur gagne et que le racisme soit vaincu ! », a-t-il écrit.
Le ministre des Transports, Óscar Puente, est allé beaucoup plus loin, qualifiant Rajoy de « crétin post-franquiste corrompu qui a échappé à la prison par une porte dérobée grâce au pouvoir judiciaire de ce pays ».

Au-delà de la polémique sportive, cette affaire met en lumière un phénomène plus large : la circulation, au sein de la droite européenne, de thèmes identitaires longtemps cantonnés aux formations d’extrême droite.

Une circulation européenne d’un vieux thème identitaire

Le choc provient sans doute du fait que ces propos n’émanent pas d’un dirigeant de Vox, mais d’un ancien chef du gouvernement espagnol et d’une figure majeure de la droite conservatrice. Pour de nombreux citoyens issus de l’immigration, cette sortie ne relève pas d’une simple maladresse : elle témoigne de la diffusion d’un registre politique qui tend à distinguer la nationalité juridique d’une appartenance nationale supposée plus « authentique ».

Depuis plusieurs années, les rapports entre le Parti populaire et Vox nourrissent en Espagne un débat récurrent sur la porosité entre la droite conservatrice et l’extrême droite. Sur les questions migratoires, identitaires ou culturelles, plusieurs observateurs estiment que le PP a progressivement durci son discours sous la pression électorale exercée par Vox. Les propos de Mariano Rajoy s’inscrivent dans ce contexte plus large de déplacement du débat public.

Cette rhétorique n’est pas sans précédent en France. Après la victoire des Bleus lors de la Coupe du monde 1998, Jean-Marie Le Pen dénonçait déjà une équipe qu’il jugeait « artificielle », affirmant qu’il était « artificiel que l’on fasse venir des joueurs de l’étranger en les baptisant équipe de France ». Derrière cette formule se dessinait déjà l’idée que certains citoyens, bien que français en droit, ne le seraient jamais tout à fait dans l’imaginaire national.

Plus significatif encore, des formulations voisines ont également été reprises, à des degrés divers, par des personnalités qui ne relèvent pas de l’extrême droite. En 2005, le philosophe Alain Finkielkraut déclarait dans Haaretz : « On nous dit que l’équipe de France est black-blanc-beur… En fait, aujourd’hui, elle est black-black-black, ce qui fait ricaner toute l’Europe. » L’intérêt de cet exemple tient précisément au fait qu’il montre comment un registre discursif initialement porté par l’extrême droite a progressivement trouvé des relais dans des espaces intellectuels et médiatiques plus larges.

Sans reprendre mot pour mot les formulations du Rassemblement national ou de Reconquête, Mariano Rajoy mobilise un imaginaire politique voisin : celui selon lequel une équipe composée de nombreux joueurs issus de l’immigration refléterait imparfaitement la « véritable » nation. Le débat glisse alors de la citoyenneté vers les origines, de la nationalité juridique vers une appartenance culturelle ou ethnique supposée plus légitime. C’est précisément ce déplacement qui rappelle le thème du « Français de papier ».

Le miroir des obsessions postcoloniales

Pour les pays d’Afrique, cette polémique rappelle que les sportifs issus de l’immigration continuent d’être investis d’une forte charge symbolique dans les débats européens sur l’identité nationale. Héros lorsqu’ils gagnent, ils redeviennent régulièrement les cibles de controverses sur leurs origines dès que les tensions identitaires ressurgissent.

L’affaire Rajoy illustre ainsi la circulation européenne de discours qui déplacent progressivement la définition de la nation du terrain civique vers celui des origines. Ce qui relevait hier encore du vocabulaire de l’extrême droite trouve désormais des échos bien au-delà de ses frontières politiques traditionnelles, signe d’une banalisation croissante de ces représentations dans le débat public européen.

Partager cet article