Pourquoi les injonctions de Tebboune aux banques publiques passent si peu

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Le siège de la Banque d'Algérie, à Alger (DR)

Le président Abdelmadjid Tebboune est revenu, lors de son récent entretien périodique avec la presse nationale, sur un thème récurrent depuis plusieurs années : la frilosité des banques publiques à financer l’investissement privé. Le chef de l’État a de nouveau reproché aux établissements publics leur lenteur à accorder des crédits aux porteurs de projets, rappelant avoir instruit l’ouverture du capital du CPA et de la BDL pour y introduire des actionnaires privés et changer l’approche du financement. Il a également confié interroger régulièrement ses ministres des Finances successifs sur l’état d’avancement de la réforme bancaire.

Reste une question que la répétition même de cette injonction finit par poser : a-t-elle cette fois plus de chances d’être suivie d’effet que les précédentes ?

Une aversion au risque mesurable

Le constat présidentiel n’est pas une simple impression, et les chiffres bruts sont même trompeurs : en valeur absolue, les banques publiques prêtent bien davantage que les banques privées, du seul fait de leur taille. C’est rapporté à leur bilan que l’écart s’inverse et devient révélateur. En 2023, le CPA n’a transformé que 40,5% de son bilan en crédits à la clientèle, la BEA 32,5%, la BNA 29,6% — contre 50 à 66% pour les principales banques privées, Gulf Bank Algeria, Al Salam Bank ou BNP Paribas El Djazaïr.

Proportionnellement à leurs moyens, les banques publiques transforment donc nettement moins leurs ressources en crédit que les banques privées, l’écart se logeant en bonne partie dans les titres du Trésor, qui représentent jusqu’à 49% du bilan de la BNA. Mais ce constat s’accompagne d’un second, tout aussi contraignant : les banques privées, plus efficaces mais trop petites, ne peuvent pas prendre le relais. Elles ne contrôlaient encore récemment que 12 à 15% des encours de crédit du pays, et aucune banque à capitaux privés algériens n’a été agréée depuis la faillite de Khalifa Bank en 2003.

L’Algérie ne dispose donc pas, comme le Maroc, d’un secteur bancaire privé assez large pour compenser la prudence du secteur public.

Trois blocages, une même paralysie

Pourquoi, malgré des injonctions présidentielles répétées depuis au moins 2023, la situation ne bouge-t-elle pas ? Trois causes principales, distinctes mais qui s’additionnent, expliquent l’inertie. La première est budgétaire : l’effet d’éviction exercé par la dette publique sur les capacités de prêt des banques. La seconde est comportementale et remonte au traumatisme de la répression anti-oligarques de 2019-2022.

La troisième tient aux limites mêmes de la réforme engagée : l’ouverture minoritaire du capital du CPA et de la BDL n’a pas changé la gouvernance de ces établissements ni la culture de leurs comités de crédit.

L’État, premier client de ses propres banques

Le mécanisme d’éviction est le plus documenté des trois. Une part croissante des dépôts collectés par les banques publiques est absorbée par l’achat de titres du Trésor, un placement sans risque qui finance le déficit budgétaire de l’État plutôt que les projets des entrepreneurs privés. À cela s’ajoute une contrainte moins visible mais tout aussi structurante : les banques publiques restent tenues de financer en priorité de grandes entreprises publiques, à commencer par Sonelgaz, dont plusieurs affichent des déficits structurels.

Ce financement quasi captif alourdit les bilans bancaires de créances difficilement recouvrables et réduit d’autant la marge de manœuvre disponible pour instruire de nouveaux dossiers privés, même bancables. Le stock de créances douteuses qui en résulte agit comme un frein supplémentaire : chaque dossier de crédit privé est désormais examiné à l’aune d’un bilan déjà fragilisé par les engagements publics.

La mémoire des comités de crédit

Le second blocage est plus difficile à objectiver mais tout aussi réel : la répulsion des gestionnaires de banques publiques à s’engager sur de gros financements privés. Dès juin 2019, au tout début du Hirak, les dirigeants de la BNA et du CPA avaient été placés en détention préventive pour des crédits jugés complaisants accordés à l’homme d’affaires Ali Haddad et à ses alliés du patronat.

L’ancien gouverneur de la Banque d’Algérie et ministre des Finances Mohamed Loukal a, lui, été condamné en 2022 à six ans de prison pour des faits liés à l’octroi de crédits sous l’ère Bouteflika. De très nombreux managers de banques publiques sont passés par la case prison ou ont connu de sérieux préjudices judiciaires (ISTN notamment). Cette séquence, concentrée sur trois ans, a suffi à imprimer durablement les comportements : elle est venue aggraver une réserve plus ancienne du système bancaire public algérien à l’égard du crédit au privé. La peur s’est enkystée et la leçon reste vivace dans les comités d’engagement.

Une réforme de la gouvernance, pas seulement du capital

C’est ce chantier de la réforme bancaire que Tebboune dit suivre de près, au point d’en faire un point de contrôle régulier auprès de chacun de ses ministres des Finances successifs — cinq personnes différentes se sont succédé à ce poste depuis 2019.

Mais l’ouverture du capital du CPA et de la BDL, plafonnée à 30% et sans transfert du contrôle, n’a pas suffi à elle seule à changer les pratiques de la place bancaire. Pour que l’injonction présidentielle ait plus de prise que les précédentes, il faudra sans doute aller plus loin dans le rééquilibrage entre propriété publique et privée, desserrer l’effet d’éviction exercé par la dette publique sur les dépôts bancaires, et surtout réformer la gouvernance du secteur pour offrir aux managers une véritable autonomie de décision — condition sans laquelle la peur de la sanction continuera de l’emporter sur le risque, pourtant nécessaire, de financer l’économie réelle.

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