Projet phosphates : comment l’Algérie fait travailler l’Italie et la Chine sur le même chantier (Expert)

En répartissant le projet phosphates intégré entre un opérateur italien pour la transformation et un opérateur chinois pour le portuaire, Sonatrach fait travailler Rome et Pékin sur un même chantier, sans que l'un ne prenne le pas sur l'autre.

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Installations d'extraction et de traitement sur un site minier de phosphate (DR)

C’est le point le plus intéressant du montage signé le 12 août. Sonatrach a attribué à Saipem, filiale du groupe italien Eni, les contrats d’ingénierie pour les installations de traitement de Bled El Hadba, dans la wilaya de Tébessa, et d’Oued Kébérit, dans la wilaya de Souk Ahras. Le lot portuaire d’Annaba revient à la China Harbour Engineering Company (CHEC). Les deux groupes travaillent sur un calendrier commun, en mode d’exécution rapide, sans que le contrat italien ne se substitue à l’ancrage chinois du projet ni ne l’évince.

Cet ancrage chinois remonte à 2022, avec la constitution de l’ACFC aux côtés des groupes Wuhuan et Tian’an, sur une répartition capitalistique de 56 % pour la partie algérienne et 44 % pour la partie chinoise. Le montage reste piloté côté algérien par Sonatrach, via sa filiale Asmidal, et par Manadjim El Djazair, aux côtés de l’AFC, co-signataire des deux contrats EPC de 2026. Alger ne remplace donc pas un partenaire par un autre : elle organise leur coexistence sur des maillons distincts d’une même chaîne industrielle.

Rome inscrit le contrat Saipem dans le Plan Mattei

L’ambassadrice d’Italie à Alger, Alessandra Schiavo, a rattaché la signature du contrat Saipem au Plan Mattei, le programme de coopération économique lancé par Rome pour quatorze pays africains et doté d’un engagement global de 5,5 milliards d’euros. La relation entre Alger et Rome reposait jusque-là sur l’axe gazier ENI-Sonatrach. L’économiste indépendant Omar Berkouk relève, pour Maghreb Emergent, qu’en positionnant le PPI comme une déclinaison du Plan Mattei, Rome « cherche à élargir sa présence économique en Algérie au-delà du seul axe gazier ENI-Sonatrach », dans un paysage où la Chine occupe déjà, via CHEC et le pacte ACFC, les segments miniers et infrastructurels du pays.

Le retour de Saipem sur le marché algérien suit un contentieux déjà ancien. Le groupe italien avait versé, entre 2007 et 2010, environ 197 millions d’euros de commissions occultes pour s’assurer l’attribution de contrats totalisant 8 milliards d’euros, une affaire qui avait valu à l’ex-ministre de l’Énergie Chakib Khelil une mise en cause directe et à Saipem d’être acquittée en 2023 dans l’un des volets de ce dossier. Berkouk pointe un « parrainage politique explicite », matérialisé par la présence de l’ambassadrice italienne et du PDG de Sonatrach lors de la signature, qui limite selon lui le risque de blocage administratif à court terme sans effacer ce qu’il qualifie de « point de vigilance réputationnel ».

Le PPI s’inscrit dans l’objectif algérien de porter les exportations hors hydrocarbures à 29 milliards de dollars à l’horizon 2030. Il doit faire passer la production algérienne de produits phosphatés de près de 3 millions de tonnes d’urée aujourd’hui à plus de 6 millions de tonnes de produits phosphatés et 4 millions de tonnes d’engrais, sur des réserves prouvées dépassant 2,2 milliards de tonnes à Djebel Onk. Les projections officielles évoquent environ 12 000 emplois en phase de réalisation, puis 6 000 emplois directs et 24 000 indirects en exploitation, concentrés sur les wilayas de l’Est.

Un calendrier Fast Track sous surveillance

Le passage du contrat FEED, signé par Saipem en juin 2025, au contrat d’exécution Fast Track d’août 2026 réduit une partie de l’incertitude technique du montage. L’entrée en production de phosphate enrichi reste fixée au premier trimestre 2027, celle des engrais phosphatés et azotés au quatrième trimestre de la même année. Berkouk recommande « une lecture prudente des échéances T1/T4 2027 », au regard des retards observés sur des chantiers industriels comparables en Algérie.

La répartition financière précise des deux contrats EPC n’a pas été rendue publique. Le coût global du PPI reste évalué à environ 7 milliards de dollars, avec un financement structurant porté du côté chinois par l’ACFC. Le mode de financement des deuxième et troisième phases du projet, censé reposer sur l’autofinancement par les recettes de la première phase selon le schéma initial de 2020, reste également à préciser.

Pour Berkouk, la combinaison d’un partenaire chinois sur le financement et d’un partenaire italien sur l’ingénierie « illustre la stratégie algérienne de diversification des partenariats industriels », tout en maintenant un contrôle capitalistique majoritaire national. Le respect du calendrier annoncé pour 2027 constituera, selon lui, le test principal de crédibilité du montage à un horizon de douze à dix-huit mois.

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