À l’aéroport Mohammed V de Casablanca, des équipes de sécurité sont déployées aux portes d’embarquement de certains vols, notamment ceux en provenance de Tunisie et de Turquie. Selon plusieurs sources, dont le quotidien espagnol La Razón, les voyageurs algériens et tunisiens doivent désormais présenter, avant leur entrée sur le territoire marocain, un billet de retour ainsi qu’une réservation d’hôtel. Les passagers qui ne disposent pas de ces justificatifs sont refoulés sur-le-champ vers leur pays de départ.
La mesure concerne des ressortissants qui bénéficient normalement d’une exemption de visa pour entrer au Maroc. Elle ne constitue donc pas une modification générale du régime des visas, mais un renforcement ciblé du contrôle à l’arrivée.
Le précédent de Ceuta
Rabat justifie ce dispositif par la volonté d’empêcher que le territoire marocain soit utilisé comme étape par des personnes cherchant ensuite à gagner le nord du royaume et à rejoindre Ceuta. Cette justification est contestable au regard des flux observés. Lors de la vague migratoire qui avait conduit plusieurs dizaines de milliers de personnes à tenter de rejoindre l’enclave espagnole fin juillet, les personnes identifiées étaient très majoritairement des Marocains et des migrants originaires d’Afrique subsaharienne. Les éléments disponibles sur ces mouvements ne faisaient pas apparaître de présence significative de ressortissants algériens ou tunisiens.
Cela n’a pas empêché une partie des médias marocains et de l’écosystème numérique espagnol proche de Rabat de pointer une « main algérienne ». Des images et vidéos présentées comme montrant des Algériens impliqués dans les arrivées à Ceuta ont notamment circulé. Plusieurs de ces contenus ont ensuite été vérifiés et se sont révélés anciens, détournés de leur contexte ou sans rapport avec les événements de juillet. Malgré ce travail de vérification, les médias marocains ont persisté à vouloir impliquer le « voisin de l’Est ».
Le nouveau filtrage des voyageurs algériens et tunisiens décidé par les autorités marocaines contribue ainsi à relancer ce récit.
Un message politique
Que Ceuta soit utilisée comme une étape vers l’Europe par des candidats à la migration clandestine est un fait. Mais l’hypothèse d’une « route algérienne » vers l’enclave espagnole est beaucoup moins évidente. D’autant que le mouvement inverse existe également : certains Marocains se rendent en Algérie pour emprunter ensuite des routes migratoires vers l’Europe.
Le choix des nationalités ciblées par les restrictions à l’entrée intervient dans une séquence politique particulière. La crise de Ceuta a ouvert une bataille de récits sur l’origine des mouvements migratoires, leur organisation et les responsabilités susceptibles d’être engagées. Dans cette confrontation, l’Algérie a régulièrement été désignée, directement ou indirectement, comme une piste à examiner.
Le nouveau dispositif marocain entretient ce cadrage en faisant des ressortissants algériens et tunisiens une catégorie particulière à surveiller, au nom du risque de passage vers Ceuta.
« Suivez le regard vers l’Est »
Cette focalisation intervient alors que les éléments disponibles sur la crise de Ceuta ne montrent pas de participation significative d’Algériens ou de Tunisiens aux mouvements de fin juillet.
Cette crispation survient également dans un contexte où une partie de la presse et des cercles politiques en Espagne accusent ouvertement les services de sécurité marocains d’avoir instrumentalisé, ou tout du moins toléré, les assauts migratoires pour exercer des pressions géopolitiques.
En braquant les projecteurs sur une prétendue menace d’infiltration algérienne aux frontières aériennes, Rabat cherche à déplacer le débat. Cette stratégie permet de détourner l’attention publique des difficultés socio-économiques internes et du malaise d’une jeunesse locale qui cherche massivement à quitter le pays, tout en réactivant un narratif de fermeté face à Alger dans un climat bilatéral déjà profondément détérioré.



