La constitutionnaliste et universitaire Fatiha Benabbou est décédée ce mercredi 4 novembre 2026. Figure connue du débat juridique et politique algérien, elle avait particulièrement marqué la séquence du Hirak de 2019, lorsqu’elle s’était retrouvée au centre des discussions sur les voies constitutionnelles de sortie de crise. Universitaire respectée, personnalité parfois controversée, elle laisse le souvenir d’une femme qui n’avait pas hésité à prendre part au débat public au moment où l’Algérie traversait l’une des plus importantes crises politiques de son histoire récente.
Spécialiste du droit constitutionnel, Fatiha Benabbou a consacré plusieurs décennies à l’enseignement et à l’étude des institutions algériennes. Professeure à la faculté de droit de l’Université d’Alger, elle était notamment connue pour ses interventions médiatiques sur les questions constitutionnelles, les prérogatives des institutions et les rapports entre les différents pouvoirs.
Auteure de plusieurs travaux universitaires, dont Droit parlementaire algérien et Introduction au droit constitutionnel, elle s’était imposée comme l’une des voix sollicitées pour expliquer les mécanismes juridiques qui encadrent le fonctionnement de l’État.
Mais c’est en février 2019, avec le déclenchement du Hirak contre le cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika, que son nom s’est davantage installé dans le débat public.
Au milieu du Hirak, une enseignante face aux étudiants
Une scène rapportée par le quotidien français Le Monde, dans un reportage publié le 22 mars 2019, illustre une facette moins institutionnelle de son engagement.
Le 18 mars, alors que les universités algériennes sont gagnées par la mobilisation étudiante, Fatiha Benabbou intervient à l’université de Bouzaréah, à Alger, devant une soixantaine de personnes. Les étudiants, désireux de mieux comprendre les enjeux politiques du mouvement, assistent à une conférence consacrée au fonctionnement de la Constitution.
Dans une université mobilisée, où les cours ont été perturbés par le mouvement de contestation, la constitutionnaliste prend le temps d’expliquer les textes, les institutions et les mécanismes juridiques. Les étudiants prennent des notes. Cette scène témoigne de la place qu’elle occupait alors dans la transmission du savoir, au-delà des plateaux de télévision et des débats politiques.
Durant cette période, elle intervient régulièrement pour commenter les événements et défendre sa lecture de la crise institutionnelle. Elle considère notamment que l’application de l’article 102 de la Constitution, relatif à l’empêchement du président de la République, pouvait permettre une sortie de crise dans le respect de la continuité de l’État.
Dans un entretien accordé au Monde le 27 mars 2019, elle défend ainsi le recours à une élection présidentielle comme moyen de renouveler les institutions, plutôt qu’une rupture du cadre constitutionnel.
Le Panel de dialogue, un choix qui divise
L’autre moment déterminant de son parcours public intervient en juillet 2019, lorsqu’elle rejoint le Panel de dialogue et de médiation conduit par Karim Younès, mis en place dans le contexte de la présidence intérimaire d’Abdelkader Bensalah.
La mission de cette instance consistait à établir un dialogue entre le pouvoir et les différentes composantes de la société afin de dégager les conditions d’une sortie de crise et de préparer une élection présidentielle.
Fatiha Benabbou assume alors pleinement ce choix. Elle explique que le Panel devait servir de passerelle entre le mouvement populaire et les autorités. Dans un entretien accordé au Dauphiné libéré en septembre 2019, elle évoque la nécessité d’écouter les revendications exprimées par les millions de personnes mobilisées à travers le pays et de rétablir une communication entre gouvernants et gouvernés.
Cette participation lui vaut toutefois des critiques. Une partie des hirakistes rejette le Panel, considérant qu’il ne répond pas à la revendication de changement profond du système politique et qu’il s’inscrit dans un processus institutionnel dont ils contestent la légitimité.
Son positionnement illustre ainsi les divergences qui traversaient la société algérienne sur les modalités de sortie de crise. Là où une partie du mouvement défendait une transition politique radicalement différente, Fatiha Benabbou privilégiait la continuité institutionnelle, le dialogue et le recours aux mécanismes constitutionnels.
Elle n’était pas pour autant présentée comme une représentante du Hirak. Dès la constitution du Panel, ses membres avaient précisé qu’ils n’en étaient ni les représentants ni les porte-parole.
Une constitutionnaliste qui ne se privait pas de critiquer les textes
Au-delà de son implication dans le Panel, Fatiha Benabbou avait conservé une présence régulière dans les débats relatifs aux institutions algériennes.
Elle n’hésitait pas à intervenir pour commenter, rectifier ou critiquer des dispositions juridiques. Dans un entretien accordé au quotidien L’Expression, elle évoquait ses quelque 45 années consacrées au droit constitutionnel et sa volonté d’apporter des éclairages sur les décisions et les révisions touchant à la Loi fondamentale.
En 2020, lors du débat sur la révision constitutionnelle, elle avait notamment soulevé des incohérences dans certaines dispositions du projet, en particulier celles relatives à la distinction entre les fonctions de Premier ministre et de chef du gouvernement.
Son parcours institutionnel s’était poursuivi avec son élection, en novembre 2021, comme membre de la Cour constitutionnelle, au titre des professeurs de droit constitutionnel.
Une présence, une élégance et des souvenirs humains
Derrière la constitutionnaliste qui maîtrisait les subtilités des textes et intervenait avec assurance dans les débats politiques, il y avait aussi une personnalité dont le souvenir ne se limite pas aux prises de position publiques.
Ceux qui l’ont côtoyée dans les espaces de débat et les rencontres autour du Hirak pouvaient également retenir sa disponibilité et sa gentillesse dans les échanges avec les journalistes et les militants. Une dimension humaine qui mérite sa place dans le portrait d’une femme dont les interventions publiques étaient parfois au cœur de controverses.
Il y avait aussi cette élégance qui la caractérisait. Toujours soigneusement habillée, coiffée et maquillée, Fatiha Benabbou accordait une attention particulière à sa présentation. Qu’elle soit sur un plateau de télévision, dans une conférence ou au milieu d’une simple rencontre avec des amis, elle apparaissait avec la même tenue soignée. Un détail d’apparence, certes, mais qui faisait partie de sa présence et de l’image que beaucoup pouvaient garder d’elle.
Son parcours ne saurait être réduit à son passage au Panel de dialogue, pas plus qu’il ne peut être dissocié des débats et des désaccords suscités par ses choix en 2019. Il raconte celui d’une universitaire qui a quitté, le temps d’une crise majeure, le seul terrain académique pour se retrouver au cœur de la vie politique nationale.
De l’amphithéâtre de Bouzaréah aux plateaux de télévision, des débats sur l’article 102 à son passage par le Panel de dialogue, Fatiha Benabbou aura été l’une des personnalités intellectuelles dont les interventions ont accompagné une séquence déterminante de l’histoire politique récente de l’Algérie.



