Alger au XIXe siècle : relire la ville par l’espace perspectif

Dans cette contribution, l’auteur résume sa thèse de doctorat en urbanisme, intitulée « L’espace perspectif dans l’aménagement d’Alger au XIXe siècle » et soutenue récemment à l’École polytechnique d’architecture et d’urbanisme d’Alger (EPAU). La thèse propose de sortir de la grille « coloniale / anticoloniale » pour inscrire l’urbanisme algérois du XIXe siècle dans une trajectoire conceptuelle universelle, celle de l’espace perspectif, né à la Renaissance, au Quattrocento italien.

Maghreb Emergent
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Le Jardin d’essai du Hamma, à Alger, aujourd’hui. Deux rangées de palmiers bordent l’allée centrale qui part d’un bassin circulaire et s’éloigne vers le fond de la perspective. ©khaled zouaoui photography
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Un parcours couronné par une thèse

Contrairement à l’usage, qui veut qu’une thèse lance une carrière, ce travail est pour moi le couronnement tardif d’une longue trajectoire professionnelle. Il formalise l’ensemble des questionnements théoriques et méthodologiques qui m’ont accompagné sur le terrain.

Toute soutenance est publique, mais elle reste souvent confinée aux murs de l’université. Partager ce résumé est un acte de transparence démocratique. Il vise à informer le public des débats académiques qui animent nos institutions, en l’occurrence l’EPAU.

Construire l’objet : Alger, le XIXe siècle, la perspective

Pour Manfredo Tafuri (La sphère et le labyrinthe), la construction de l’objet d’étude est l’acte fondamental de la recherche. Chaque objet porte une dimension historique : celle des idées qui le définissent et celle de l’objet lui-même. S’y ajoute la question des cycles, des périodes et de leurs origines. Notre approche s’articule autour de trois dimensions.

Alger comme cas d’étude. La ville est hautement représentative. Par le poids de son histoire et par un territoire qui a résisté aux extensions, elle constitue le meilleur laboratoire pour observer le déploiement de la ville du XIXe siècle.

Le XIXe siècle comme cas d’étude. Cette période est souvent perçue comme l’âge d’or de la planification urbaine, avec la réhabilitation de l’îlot et de l’espace public. C’est le débat ouvert notamment par Attilio Petruccioli dans Rethinking the 19th Century City.

L’« espace perspectif » comme outil de lecture et posture intellectuelle. Il s’agit de s’extraire de la périodisation en vogue « XIXe / XXe siècles », systématiquement accolée au fait colonial.

Dépasser l’aporie de la « ville coloniale »

Désigner la ville de cette époque sous le seul prisme colonial ou essentialiste (ville « arabe », « berbère », « musulmane » ou « chrétienne ») relève d’une déformation orientaliste, au sens d’Edward Said. Istanbul ou Le Caire, par exemple, ont connu les mêmes mutations morphologiques au XIXe siècle, à l’époque des Tanzimat, sans subir de colonisation.

Pour éviter cet écueil, H. Vacher introduit le concept de ville de la « période coloniale ». Elle part d’une posture de Walter Benjamin, pour qui il n’y avait pas de « ville fasciste » ou « stalinienne », mais des villes de la « période fasciste » ou « stalinienne ». Dans le cas de l’Algérie, la colonisation commence en 1830 et s’achève en 1962. Or, s’il existe une coupure urbaine en 1830, il est impossible d’en situer la rupture en 1962 : l’urbanisme moderne ne s’arrête pas à l’indépendance. Le modèle des CIAM et de Le Corbusier (le Plan Obus) s’est déployé au XXe siècle. Il a engendré les outils (PUD, ZHUN, grands ensembles) qui structurent encore la crise urbaine contemporaine.

Un « long XIXe siècle » algérien, de 1830 à 1930

Fernand Braudel et Eric Hobsbawm considèrent que le XIXe siècle européen commence en 1789 pour s’achever en 1914-1918. En adoptant cette temporalité du « long XIXe siècle », nous situons le XIXe siècle algérien entre 1830 et 1930. Cette date marque l’arrivée de Le Corbusier à Alger et, sur le plan politique, l’émergence de l’Étoile nord-africaine et du mouvement national, avec son programme moderne.

L’« espace perspectif » replace ce siècle dans un cycle universel né au Quattrocento. Selon Françoise Choay, ce cycle est théorisé par Alberti (la règle) et par Thomas More (L’Utopie, le modèle), et il est lié à l’accumulation primitive du capitalisme (Marx, Weber). La perspective y devient l’outil du dessin et du dessein. Ce cycle trouve son aboutissement systémique au XIXe siècle, dans la ville bourgeoise (Jean Castex, Françoise Choay).

Méthode : structuralisme génétique et autonomie de la forme

Notre approche est morphologique. Nous défendons l’autonomie de la forme vis-à-vis de ses conditions de production, en nous appuyant sur Henri Focillon (La vie des formes). La forme n’est pas une simple enveloppe : elle est ce qui permet à un contenu d’exister.

Pour mieux saisir la démarche, nous associons le « processus typologique » de Gianfranco Caniggia au « structuralisme génétique » (Jean Piaget, Lucien Goldmann). Pour le premier, le changement obéit à des lois internes à l’objet. Pour le second, il obéit tant aux contradictions internes de l’objet qu’à une intervention extérieure. Les transformations d’Alger relèvent de dynamiques internes, mais aussi d’interventions exogènes radicales : la colonisation au XIXe siècle, les effets de la révolution industrielle au XXe.

Trois leçons majeures pour l’urbanisme contemporain

La ville du XIXe siècle nous enseigne trois choses.

L’espace. Le XIXe siècle consacre le primat de l’espace public régulier et rationnel. Il existe alors un code, un langage unique, du détail de la pièce jusqu’à l’échelle du territoire. Cet « espace de spectacle » (Choay) cherche à contrôler la ville et la société par le contrôle de la forme. À Alger, ce modèle est devenu un type culturel incontournable pour projeter l’avenir.

Le fragment. L’unité d’intervention accroît sa taille. Émerge alors le fragment comme morceau de ville, qui transcende l’îlot sans détruire la parcelle. L’unité de l’ensemble n’est pas accomplie une fois pour toutes dans une fixité monumentale. Elle résulte d’un processus qui s’étend sur plusieurs années, avec des interruptions et des reprises. Le fragment ne fragmente pas : il s’articule par la perspective pour atteindre une unité globale. L’ensemble « Jardin d’essai / Musée des Beaux-Arts » à Alger en est l’illustration parfaite. Cette planification par fragments offre un modèle morphologique pertinent pour colmater les interstices de nos villes diffuses.

Le bâti. La rigueur géométrique produit le bâti et la façade comme une scénographie, indissociable de la rue et du lot. Cette logique a détruit le caractère organique de la structure médiévale héritée. Elle a aussi annoncé la codification du bâti par le Mouvement moderne au XXe siècle.

Revenir à la ville algéroise du XIXe siècle et comprendre sa généalogie à travers le prisme de l’espace perspectif est indispensable pour explorer, analyser et résoudre les enjeux et la crise de notre modernité urbaine contemporaine.

Nadir Djermoune architecte/urbaniste-institut d’architecture et d’urbanisme- université Blida 1

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