La crise qui a secoué Ceuta fin juillet commence à susciter, dans la presse espagnole et au niveau européen, des interrogations sur ses conséquences pour le Maroc et sur l’équilibre de sa relation avec l’Espagne et l’Union européenne. Alors que les autorités espagnoles évitent jusqu’ici d’incriminer directement Rabat et continuent de souligner l’importance de la coopération bilatérale, les médias se montrent bien moins retenus.
Dans la presse espagnole, à l’image d’El País et de Capital Madrid, les retombées négatives d’une séquence — dont Rabat est souvent accusée d’être l’instigatrice — sur l’image et la position du Maroc sont ouvertement abordées. Le soft power marocain en sort fortement écorné.
Ainsi, pour Andrea Rizzi, journaliste et chroniqueur à El País, le Maroc figure parmi les principaux perdants de cette crise. Il souligne notamment que l’arrivée massive de Marocains à la frontière a exposed une réalité sociale difficile à concilier avec l’image d’un pays stable et en développement que Rabat cherche à projeter auprès de ses partenaires européens.
Sous le titre « Sale perdedor Marruecos » (Le Maroc sort perdant), il écrit en relevant que la crise de Ceuta a, au minimum, offert au monde une image particulièrement embarrassante : des dizaines de milliers de jeunes Marocains cherchant à gagner l’Europe, au prix d’une tragédie humaine dont le bilan s’est alourdi au fil des jours.
Derrière les calculs géopolitiques des différents protagonistes, l’analyste d’El País rappelle également le coût humain de l’épisode en soulignant que des dizaines de personnes ont perdu la vie.
La controverse sur le bilan humain
Le bilan des victimes reste un sujet de vive controverse. Les autorités marocaines ne reconnaissent officiellement que 11 décès pris en charge sur leur territoire, tandis que l’Association marocaine des droits humains (AMDH) et des organisations partenaires avancent un bilan d’au moins 141 morts, sans compter les disparus et les blessés. Ce dernier chiffre relève toutefois d’une estimation d’ONG et ne constitue pas un bilan officiel consolidé.
Sur les réseaux sociaux, la parole d’une femme criant spontanément à Ceuta « Aalach Djabouna » (علاش جابونا؟ / « Pourquoi nous ont-ils amenés ? ») est devenue virale. L’arrestation de cette femme illustre le choc causé à l’image lissée qu’entretiennent les officiels marocains.
L’intellectuel et militant des droits humains Maâti Monjib l’a défendue avec vigueur dans une publication sur Facebook en affirmant que cette femme arrêtée par le pouvoir est victime d’une injustice et que toutes les Marocaines et tous les Marocains libres doivent se tenir à ses côtés.
Il rappelle qu’elle est poursuivie en justice injustement et arbitrairement à cause de sa franchise, de son témoignage sincère et courageux dans lequel elle a dit : « Pourquoi nous ont-ils amenés ? ».
Pour l’intellectuel, l’État qui la poursuit et qui pourrait la condamner à de la prison n’a ni honte ni pudeur, s’interrogeant sur qui va croire que lorsque cette dame s’est demandé « Pourquoi nous ont-ils amenés ? », elle se livrait à une manœuvre politique hostile visant à frapper l’État marocain au cœur, comme le prétend la presse des services de renseignement.
Cette dame n’a fait que témoigner de ce qu’elle a vu, et si le pouvoir a fait en 2026 ce qu’il est avéré qu’il a déjà fait en 2021, quel est donc le crime de cette pauvre femme.
Une relation économique étroite mais déséquilibrée
La crise intervient par ailleurs au cœur d’une relation économique étroite mais dissymétrique. Dans une analyse publiée par Capital Madrid, Andrés Romero estime que Rabat cherche à obtenir un meilleur équilibre économique dans ses échanges avec Madrid et, plus largement, avec l’Union européenne.
Selon les données de l’ICEX (Espagne Exportation et Investissements) citées par Capital Madrid, les exportations espagnoles vers le Maroc ont atteint 5,26 milliards d’euros, contre 4,85 milliards d’importations depuis le Royaume, laissant un solde négatif d’environ 404 millions d’euros pour Rabat.
En clair, la pression exercée par le Maroc sur le front migratoire ne serait pas dissociable d’un rapport de force plus large. Le choix de Madrid de ne pas incriminer directement Rabat — contrairement à une partie de la presse et des responsables politiques espagnols, à gauche comme à droite du PSOE — ne signifie pas nécessairement que l’Espagne se trouve en position de faiblesse. Le jeu d’influences apparaît plus complexe qu’il n’y paraît.
Bruxelles appelle à faire jouer ses leviers
Cette évolution dépasse le cadre strictly bilatéral. Le 6 août, le commissaire européen aux Migrations, Magnus Brunner, a appelé l’Union européenne à utiliser les leviers dont elle dispose, notamment en matière de visas et de commerce, afin d’obtenir une meilleure coopération du Maroc, selon une information de Reuters étonnamment peu relayée.
Le commissaire européen a également mis en garde contre la vulnérabilité de l’Union lorsqu’elle dépend du bon vouloir de pays voisins pour le contrôle de ses frontières.
Son intervention est intervenue quelques jours après l’afflux massif à Ceuta, alors que des doutes émergent en Europe sur la fiabilité du partenariat marocain. Même si Magnus Brunner n’a pas directement accusé les autorités marocaines d’avoir orchestré le franchissement — Rabat rejetant toute responsabilité en mettant en avant l’impact d’une décision de la Cour suprême espagnole sur les procédures de renvoi —, ses propos constituent un signal politique notable.
Ils suggèrent que derrière le discours officiel sur la préservation du partenariat, Bruxelles entend désormais faire peser ses propres moyens de pression.
Madrid dispose aussi de cartes énergétiques
Le dossier énergétique constitue un autre élément clé de cette nouvelle équation régionale. La visite de Pedro Sánchez à Alger a été largement perçue comme le déclencheur d’une réplique marocaine à l’encontre de Madrid, qui aurait dépassé ses concepteurs. Il reste que la relance d’une relation apaisée entre l’Espagne et l’Algérie — reliées physiquement par le gazoduc Medgaz — inquiète Rabat.
Les analystes soulignent d’ailleurs que depuis l’arrêt par l’Algérie du gazoduc Maghreb-Europe (GME), le Maroc se retrouve très dépendant de l’Espagne pour ses approvisionnements. Capital Madrid met ainsi en avant le rôle stratégique des infrastructures espagnoles : depuis 2022, du gaz naturel liquéfié (GNL) acheté par le Maroc sur les marchés internationaux est regazéifié dans des terminaux espagnols avant d’être acheminé vers le Royaume via le GME, utilisé en sens inverse. Face à l’atout migratoire marocain, déjà activé en 2021, l’Espagne dispose donc de leviers économiques et énergétiques non négligeables.
Sécurité renforcée à l’approche du 15 août
La perspective d’une nouvelle tentative de passage en force le 15 août a conduit les autorités espagnoles à verrouiller leur dispositif. Le ministère espagnol de la Défense a ordonné l’annulation, à partir du 13 août, des permissions des militaires de la Comandancia General de Ceuta, sauf exceptions dûment justifiées.
La Guardia Civil a parallèlement suspendu l’octroi de nouveaux congés à ses agents affectés à Ceuta et Melilla. Selon la presse espagnole, les services de renseignement prennent au sérieux les appels diffusés sur les réseaux sociaux, les jugeant crédibles, sans toutefois pouvoir identifier clairement leurs organisateurs ni établir formellement de lien avec les autorités marocaines ou des réseaux de passeurs.
L’Espagne conserve un besoin structurel de la coopération marocaine en matière sécuritaire et migratoire, tandis que le Maroc reste très dépendant de ses échanges commerciaux avec l’Espagne et l’UE, ainsi que des infrastructures énergétiques espagnoles. Pour El País, cet épisode met en lumière le coût réputationnel élevé que représente pour Rabat l’usage de l’arme migratoire. Pour Capital Madrid, il révèle les tensions autour du partage des coûts et des bénéfices du partenariat bilatéral.
Enfin, à l’échelle européenne, les déclarations de Magnus Brunner montrent que la relation avec le Maroc est désormais envisagée sous un angle plus transactionnel. Si la crise de Ceuta n’a pas annulé le poids stratégique du Maroc pour l’Europe, elle a rendu nettement plus visibles les limites de son influence et de son soft power.


