Je publiai jadis dans Libération une tribune (“Jeunes de France, Barrez-vous!”) qui connut un certain retentissement, les élites parisiennes vivant assez mal ce coup de projecteur insistant sur l’alliance mortifère entre oligarchie et gérontocratie rentière qui préside aux destinées du pays.
À un an d’élections présidentielles françaises dans lesquelles cette alliance promet de peser de tout son poids, une évidence : depuis le 7 octobre 2023, on assiste à la désintégration en temps réel des derniers vestiges de la crédibilité occidentale. La faillite morale de nos élites devant le génocide palestinien, les révélations sur la classe Epstein et l’humiliation infligée par la civilisation perse millénaire à l’Empire américain, ses vassaux européens et l’État sioniste, ont parachevé le travail. Il est temps d’en tirer les leçons.
La plus formidable opération de gaslighting de l’histoire humaine touche à sa fin : cinq siècles de pillage, de viol, d’assassinat, d’asservissement et d’extraction occidentaux menés pour le bien de l’humanité. Pour comprendre comment cette imposture a pu tenir si longtemps, il faudrait retracer la lente conversion de fantasmes chrétiens millénaristes hérités des croisades en nihilisme néolibéral — ce qu’on a pudiquement appelé la sécularisation, et qui produit aujourd’hui l’extrême centre. Ce sera pour une autre fois.
Quand on tente de vous vendre Édouard Philippe, Gabriel Attal, Raphaël Glucksmann ou Olivier Faure comme des alternatives sérieuses à la médiocrité crasse du RN et de LR, quand on se réfère au droit international pour parler du Groenland ou du détroit d’Ormuz tout en soutenant un État génocidaire, nous vous gaslightons.
Felix Marquardt
Mon propos est ailleurs : adresser un message clair aux jeunes générations. À quelques exceptions près qui se reconnaîtront, nous les boomers et les GenX embourgeoisés, nous vous avons trahi. Pire, nous nous apprêtons à remettre le couvert.
Quand on tente de vous vendre Édouard Philippe, Gabriel Attal, Raphaël Glucksmann ou Olivier Faure comme des alternatives sérieuses à la médiocrité crasse du RN et de LR, quand on se réfère au droit international pour parler du Groenland ou du détroit d’Ormuz tout en soutenant un État génocidaire, nous vous gaslightons. Quand nous prétendons que nos débats concernant cet État ne sont pas influencés par le passé colonial et vichyste de la France, ou qu’il serait excessif d’utiliser le terme génocide pour Gaza en 2026 — alors même que l’immense majorité des spécialistes disent le contraire — nous vous gaslightons. Quand nous feignons de percevoir un antisémitisme latent chez Jean-Luc Mélenchon ou LFI, nous vous gaslightons. Quand nous prétendons qu’un mandarin de l’édition payé un million d’euros de salaire annuel est Luke Skywalker, nous vous gaslightons. Quand nous vous invitons à vous retrousser les manches et à prendre des jobs de merde dans des boîtes de merde en prétendant que c’est ça, “devenir adulte”, nous vous gaslightons. Lorsqu’enfin nous prétendons que vous êtes des marginaux, des illuminés ou des benêts de dire stop et de renverser la table, nous vous gaslightons encore et toujours.
Vous méritez mieux.
La réponse de l’Europe à Gaza a scellé son sort. Depuis la Seconde Guerre mondiale, le vieux continent a bâti sa légitimité sur des discours. Pourtant, dès 1950, Aimé Césaire présageait le moment présent dans son Discours sur le colonialisme. Ce qui avait sidéré l’Occident dans la Shoah, ce n’était pas ce que l’Homme avait pu faire à l’Homme — c’était le fait d’avoir infligé à des Européens blancs ce qu’il pratiquait depuis des siècles partout ailleurs. Césaire voyait déjà que la manière dont l’Europe métabolisait la barbarie nazie était elle-même pétrie de racisme. Ce n’était pas Plus jamais ça. C’était plus jamais ça ici, pour certains.
Avec Gaza, le roi est nu. La crédibilité d’un continent qui tirait sa légitimité non pas de sa puissance militaire ou économique, mais d’une supériorité morale imaginaire, s’effondre. Le début de la fin de l’ère occidentale n’est pas devant nous. Il est déjà derrière.
Mais chères jeunes générations, ce n’est pas la mauvaise nouvelle qu’on voudrait vous faire croire. Ne cédez pas à l’abattement. Le secret le mieux gardé de notre temps, c’est que vous êtes les seuls capables de faire de sorte que la France et l’Europe trouvent leur juste place dans le monde multipolaire qui arrive. Car si elles ne se départissent pas de l’arrogance impérialiste, du déni d’humanité commune et du mépris de la dignité de chaque peuple qui caractérisent notre culture, nous sommes foutus.
À comprendre que les Amériques, l’Australie et la Nouvelle-Zélande sont des Israël où le génocide a été mené à son terme. Que le sang d’un autre génocide en cours, dont personne ne parle parce que les victimes sont congolaises et noires, coule sur nos smartphones. Que l’Algérie française est un Israël où les Palestiniens ont gagné.
Felix Marquardt
Or il n’y a que vous qui puissiez bâtir des relations saines avec le reste du monde. Une véritable économie du lien apaisé reste à construire — et vous seuls en avez les clés. Car ces relations ne pourront s’envisager que sur la base d’un regard lucide sur le passé criminel et génocidaire de l’Occident — dont la gérontocratie rentière et l’oligarchie d’extrême droite, d’extrême centre et de pseudo-gauche s’avèrent incapables. La perversion narcissique est avant tout le résultat d’une incapacité à faire le deuil de ses propres mythologies. C’est précisément ce dont souffrent les classes dominantes françaises et européennes aujourd’hui. D’où le gaslighting permanent.
Il fallait qu’on touche le fond. La macronie et le trumpisme auront eu au moins ce mérite : clore cette parenthèse pathétique de condescendance islamophobe qu’on appelle le Printemps républicain, et nous forcer à appeler un chat un chat. À comprendre que les Amériques, l’Australie et la Nouvelle-Zélande sont des Israël où le génocide a été mené à son terme. Que le sang d’un autre génocide en cours, dont personne ne parle parce que les victimes sont congolaises et noires, coule sur nos smartphones. Que l’Algérie française est un Israël où les Palestiniens ont gagné. Que c’étaient des gendarmes français qui formaient les pelotons d’exécution en France pendant la Seconde Guerre mondiale, pas des soldats allemands, et qu’il y avait des zoos humains à Paris il y a moins d’un siècle.
Ce travail, il faut le mener non pas dans un esprit d’auto-flagellation ou en cédant à un discours victimaire nombriliste dont le reste du monde n’a d’ailleurs que foutre — mais parce que nous n’en ferons pas l’économie si nous voulons nous libérer de nos démons et rompre la chaîne de traumatismes intergénérationnels qui nous empêche de grandir. En tant qu’ancien mondialiste, ancien toxicomane et lecteur repenti du New York Times, de Libération et du Monde, j’ai une connaissance intime du travail requis.
Les Algériens, les Iraniens, le reste des BRICS ne demandent qu’à travailler avec des Occidentaux affranchis de leur racisme et de leur arrogance. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils ne sont pas rancuniers. Mais pour cela, il faudra peser de tout votre poids en 2027. Car on voit se dessiner parmi les classes dominantes la tentation d’une sorte de doctrine Samson européenne — si on ne peut plus rester en haut de la pyramide, on casse tout.
Les États-Unis sont politiquement en avance sur l’Europe, pour le meilleur et pour le pire. Nous avons vu le pire avec Biden et Trump. Le meilleur ces jours-ci : la bascule improbable de la conversation américaine sur Israël — et le fait encore plus improbable qu’elle vienne de la droite. Qu’on ne s’y trompe pas : l’allégeance du Rassemblement National au sionisme scelle sa fin. Les élections en Occident vont toutes devenir des référenda sur l’État sioniste. Une nouvelle droite anti-sioniste — et non pas antisémite, n’en déplaise à Madame Yadan — prendra sa place. Tournée vers le terroir et “ceux qui ne sont rien”, ce sera une force avec laquelle il faudra composer.
Car au-delà de nos désaccords sur l’économie, la sexualité ou l’immigration, l’autre secret jalousement gardé par nos classes dominantes, c’est que neuf êtres humains sur dix sont d’accord sur l’essentiel :
— la méritocratie est un mythe cultivé par nos élites pour justifier leurs privilèges. — l’iniquité et l’injustice détruisent le corps social et fabriquent le suprémacisme. — le suprémacisme — économique, ethnique, religieux, patriarcal — conduit mécaniquement au génocide. — les guerres relèvent avant tout du blanchissage de nos impôts en revenus pour l’oligarchie et la gérontocratie rentière. S’ils y tiennent tant, que nos dirigeants envoient leurs propres enfants se battre.
On pourrait penser que cette tribune eusse sa place dans la presse française. Ce serait mal comprendre la chape de plomb qui pèse sur le débat public hexagonal. C’est avec une immense fierté que je la publie dans un média algérien — un média du monde majoritaire. J’invoque le droit d’ingérence : il en va de la santé mentale de la jeunesse française et occidentale.
Felix Marquardt (@feleaks) est romancier, journaliste d’investigation et l’hôte de The Black Elephant Experience. À paraître en 2027 : L’Étrange effondrement du Times.
La tribune en format vidéo : https://youtu.be/cy-ur6rdwVA


