Les analystes semblaient pourtant attendre une attitude passive de la Russie face à l’offensive américaine. Le projet de résolution présenté par Washington effaçait, à la faveur de la suppression de la lettre « R » de la MINURSO, toute référence explicite au référendum qui constitue le fondement historique de la mission onusienne depuis sa création en 1991. La réponse de Moscou à cette tentative a été un veto sans ambiguïté : hors de question d’écarter la perspective référendaire.
La mission permanente de la Russie à l’ONU, répondant aux critiques du camp occidental, notamment de la France, a expliqué les raisons du veto de son représentant permanent Vassily Nebenzia en réaffirmant l’exigence d’un règlement politique fondé sur le droit international.
Le projet américain visait, selon la diplomatie russe, à imposer unilatéralement le plan d’autonomie marocain et à remettre en cause le cadre historique des résolutions onusiennes sur le Sahara occidental.
Pour Moscou, la reconnaissance préalable par les États-Unis de la souveraineté marocaine disqualifie Washington dans son rôle de rédacteur d’un texte censé recueillir un consensus au Conseil de sécurité. Une solution viable ne peut être imposée d’en haut : elle doit résulter d’un accord mutuel entre le Maroc et le Front Polisario, dans le respect du droit à l’autodétermination du peuple sahraoui.
Un calcul américain biaisé sur l’Algérie et la Russie
Ce veto illustre surtout l’échec d’une double illusion américaine : celle de pouvoir faire plier l’Algérie sous la pression et celle de contraindre Moscou à un marchandage diplomatique à court terme.
Les calculs diplomatiques américains et marocains ont péché par excès d’optimisme en pariant sur un essoufflement graduel de la position algérienne. L’hypothèse implicite était que, mise sous pression sur son flanc sahélien, confrontée à des défis économiques et contournée par la dynamique des reconnaissances unilatérales, l’Algérie finirait par se résigner ou par lâcher progressivement la question du Sahara occidental.
Cette perception erronée d’une Algérie en position de faiblesse a encouragé les tentatives de fait accompli à l’ONU. Or, la question de l’autodétermination, au cœur du combat historique ayant conduit à l’indépendance algérienne, ne pouvait en aucun cas faire l’objet d’une transaction.
Si la diplomatie algérienne a pu adopter un profil bas vis-à-vis de l’administration Trump, suscitant parfois des inquiétudes, la déclaration du représentant algérien à l’ONU a levé le doute : Alger reste sur sa trajectoire historique.
Pour l’Algérie, même l’option d’un rattachement du Sahara occidental au Maroc doit impérativement passer par l’expression libre de la volonté du peuple sahraoui. Une autodétermination sans consultation référendaire, dans laquelle l’issue serait prédéterminée par la négociation d’une autonomie sous souveraineté marocaine, viderait ce droit de sa substance.
La diplomatie américaine pariait également sur un désengagement progressif de la Russie. Moscou, soucieuse d’obtenir des accommodements avec Washington sur d’autres théâtres de crise, notamment ukrainien, finirait par accepter la vision unilatérale portée par Washington et Rabat. En opposant son veto, la Russie a balayé ces projections. Elle a refusé de se plier à une logique de marchandage dans laquelle les pertes stratégiques auraient largement dépassé les gains escomptés.
Le choix de Moscou : le poids primordial des intérêts dans le Grand Sud
Certains observateurs rappellent l’existence de relations économiques et d’accords commerciaux non négligeables entre la Russie et le Maroc. Mais loin d’infirmer la position russe, cette réalité en éclaire la portée : les intérêts économiques de Moscou à Rabat n’ont pas pesé suffisamment pour l’amener à cautionner une résolution alignée sur les thèses marocaines. D’autres enjeux stratégiques occupent une place infiniment plus importante dans sa balance géopolitique.
Pour le Kremlin, sacrifier le dossier du Sahara occidental et faire faux bond à l’Algérie aurait eu un coût géopolitique et stratégique exorbitant. L’Algérie demeure pour la Russie un partenaire stratégique majeur en Méditerranée et sur le continent africain, où Moscou déploie une influence et une présence grandissantes.
Dans le contexte de confrontation systémique avec l’Occident, la crédibilité de la Russie repose aussi sur sa réputation de partenaire politique et militaire fiable auprès des pays du Sud global. Lâcher sur le Sahara occidental et rompre avec son allié historique algérien aurait sérieusement entamé ce capital de confiance africain et international.
Un “R” qui résiste
Le veto russe dépasse ainsi le seul cadre du conflit sahraoui : il traduit la volonté de Moscou de préserver ses positions et ses alliances dans une région où les rapports de force internationaux sont en pleine recomposition.
Sans surprise, les Occidentaux, dont la France totalement alignée sur la position marocaine, dénoncent une « obstruction » russe. En réalité, en cherchant à imposer par le haut une solution fondée sur le plan d’autonomie marocain et soutenue dans le sillage des accords d’Abraham, la diplomatie américaine a placé les membres permanents du Conseil de sécurité devant un choix binaire : avaliser le fait accompli ou s’y opposer.
La suite du bras de fer a confirmé l’impasse. Après le veto russe au projet américain, Washington a à son tour bloqué le projet de résolution présenté par Moscou pour proroger d’un an le mandat de la MINURSO sans en modifier ni le nom ni les prérogatives. Le texte russe n’a recueilli que trois voix favorables, contre une voix négative et onze abstentions. Le Conseil de sécurité n’est donc parvenu à adopter aucune des deux résolutions, laissant la mission onusienne sans renouvellement de mandat à la veille de son expiration, le 31 octobre.
Le passage en force américain a échoué, mais le statu quo institutionnel est lui aussi menacé. Rabat feint de saluer la fin de la Minurso mais le Sahara Occidental reste toujours, en tant que territoire non autonome, un sujet de l’Onu. La région entre dans une nouvelle zone d’incertitude mais une chose demeure : la tentative de suppression du « R » dans le nom de la MINURSO – qui va sûrement revenir – et donc l’effacement du droit du peuple sahraoui à choisir librement son avenir, n’est pas la bonne voie.



