Le président du CREA a soumis à Thomas Bruns, numéro deux du Foreign Commercial Service américain, une proposition tarifaire bilatérale. C’est la première offre concrète portée par Alger depuis la décision de la Cour suprême en février sur les droits de douane.
Kamel Moula a rencontré mardi 5 mai 2026 Thomas Bruns au Département du Commerce américain, en marge du SelectUSA Investment Summit qui se tient à National Harbor (Maryland) du 3 au 6 mai. Le diplomate américain, francophone, supervise 1 300 spécialistes commerciaux répartis dans 225 bureaux à travers le monde, en tant que Deputy Director General du U.S. & Foreign Commercial Service. Mark Schapiro, chargé d’affaires de l’ambassade des États-Unis à Alger depuis février, assistait à l’entretien.
Le sommet rassemble cette année plus de 5 500 participants. La délégation algérienne, conduite par le CREA, revendique sa place parmi les plus importantes du sommet.
Une fenêtre de tir ouverte par les juges
Le 20 février 2026, la Cour suprême a invalidé les droits de douane « réciproques » imposés par Donald Trump sur le fondement de l’International Emergency Economic Powers Act. Dans son arrêt Learning Resources, Inc. v. Trump, la haute juridiction a estimé que la loi de 1977 ne conférait pas au président le pouvoir d’instaurer unilatéralement des droits de douane sans aval du Congrès. La collecte de ces droits a pris fin le 24 février 2026, selon les avis publiés par le U.S. Customs and Border Protection.
Pour l’Algérie, la conséquence est directe. La surtaxe de 30% imposée le 7 août 2025, qui frappait l’acier, le rond à béton, les engrais ou les pneumatiques exportés vers le marché américain, n’est plus collectée.
L’administration Trump n’est pas restée inerte. Le même jour, un nouveau droit universel de 10% a été instauré sur la base de la Section 122 du Trade Act de 1974, pour une durée maximale de 150 jours. Les droits sectoriels fondés sur la Section 232 (acier, aluminium) ou la Section 301 (pratiques déloyales) restent eux pleinement en vigueur. Le rond à béton algérien, qui avait fait de l’Algérie un fournisseur stratégique du marché américain avec 42 662 tonnes exportées en septembre 2021, demeure exposé.
La proposition : transformer en Algérie, réexporter vers les USA
Le président du Conseil du renouveau économique algérien soumet une idée précise à son interlocuteur américain. Mettre en place des “mécanismes tarifaires équilibrés et gagnant-gagnant” applicables à l’importation de matières premières américaines, transformées en Algérie, avant réexportation d’une partie des produits finis vers les États-Unis.
Moula propose à Washington une architecture où la valeur ajoutée se ferait en Algérie sur des intrants américains, avec un retour partiel vers les rayons américains. Le coton du Mississippi entrerait à Relizane, en ressortirait sous forme de jeans pour le marché américain. Le scénario donne à Trump un argument contre le déficit commercial bilatéral, qu’il avait inscrit en juillet 2025 dans sa lettre au président Tebboune comme grief central. Aux opérateurs algériens, il offre une porte légitime sur un marché de 25 000 milliards de dollars.
Le coton du Mississippi pour Tayal
L’après-midi du même 5 mai, la délégation algérienne a reçu l’équipe du gouverneur du Mississippi. État du Sud-Est, premier producteur de coton long du pays. Moula y voit une carte concrète.
L’Algérie produit du textile, mais elle n’a pas de coton. Le complexe Tayal de Relizane, joint-venture algéro-turque dotée de 870 millions de dollars d’investissement, consomme 40 000 tonnes de coton par an. Toutes importées. Tayal habille déjà Decathlon, Zara, Celio, LC Waikiki. Les capacités industrielles existent.
Le PDG du complexe l’avait reconnu publiquement en 2024. “La base du textile, c’est le coton. Malheureusement, il n’est pas cultivé en Algérie”, déclarait Tarik Elkerbiçer, PDG de Tayal, aux médias. Importer du coton américain, le transformer à Relizane, exporter une part vers les chaînes textiles américaines. Voilà qui donne à la proposition Moula un terrain d’application immédiat.
De son côté, Thomas Bruns a manifesté, selon le président du CREA, une “grande confiance dans l’avenir des relations économiques entre les deux pays”. Il a également proposé un rendez-vous annuel régulier pour évaluer l’avancement des projets.
Pharmacie, énergie, mines, agriculture, numérique
Moula a égrené devant Bruns les filières prioritaires de l’Algérie. La pharmacie d’abord, secteur où les laboratoires américains restent quasi absents du marché algérien. L’énergie ensuite, terrain où Sonatrach travaille déjà avec ExxonMobil et Chevron sur le gaz de schiste. Puis les mines, l’agriculture, les technologies numériques.
Le président du CREA insiste sur la “production conjointe de biens et de services”. La formule renvoie au modèle marocain, où l’accord de libre-échange permet au royaume d’accueillir des chaînes d’assemblage automobiles ou aéronautiques pour le marché américain. L’Algérie, qui n’a pas d’accord de libre-échange avec les États-Unis, doit construire son équivalent fonctionnel, à la pièce. Sans cadre juridique préétabli.
Les échanges entre les deux pays totalisaient 3,60 milliards de dollars en 2025 selon le US Census Bureau. Les hydrocarbures pèsent encore près de 80% des exportations algériennes vers le marché américain.
Une diplomatie économique qui sort du silence
L’Algérie avait fait le choix de la retenue depuis avril 2025. Ni riposte tarifaire, ni communication offensive. Le président Tebboune lui-même avait dédramatisé la surtaxe en juillet dernier, rappelant que les exportations vers les États-Unis ne représentent que 0,5% du commerce extérieur algérien.
La séquence post-Cour suprême a changé la donne. Plusieurs pays renégocient en bilatéral dans la fenêtre ouverte le 24 février. La proposition formulée mardi par Moula fait sortir Alger de cette posture d’attente prudente. Elle pose, pour la première fois depuis le “Liberation Day”, un objet de négociation tangible sur la table américaine. Bruns a évoqué un “point de départ”.


