Sonatrach, Aramco, TotalEnergies… l’IA s’installe dans le pétrole

De l’exploration des gisements à la maintenance des installations, en passant par le raffinage et la commercialisation, les compagnies pétrolières accélèrent l’intégration de l’intelligence artificielle dans leurs activités. Une transformation qui mobilise aussi bien les géants technologiques que les spécialistes des logiciels industriels.

9 min de lecture
Capteurs, données en temps réel et algorithmes s’invitent désormais sur les sites pétroliers, des puits jusqu’aux installations de stockage. (Illustration)
Ajoutez Maghreb Émergent sur Google pour trouver du contenu similaire

L’industrie pétrolière franchit une nouvelle étape dans sa transformation numérique. Après plusieurs années consacrées à l’automatisation des opérations et à la collecte massive de données, l’intelligence artificielle (IA) commence à occuper une place centrale dans les stratégies des grands groupes énergétiques. Son ambition : améliorer les rendements, réduire les coûts d’exploitation et optimiser l’utilisation des ressources.

Des États-Unis au Moyen-Orient, en passant par l’Europe et l’Amérique latine, les compagnies multiplient les partenariats avec des entreprises technologiques pour intégrer ces outils à leurs différentes activités. L’enjeu ne se limite plus à la modernisation des équipements. Il consiste désormais à exploiter les données géologiques, techniques et commerciales pour anticiper les incidents, améliorer les performances des installations et orienter les décisions opérationnelles.

De la maintenance prédictive à l’optimisation des puits

La maintenance des équipements constitue l’un des premiers domaines où l’intelligence artificielle démontre son utilité. Shell travaille depuis 2018 avec l’entreprise américaine C3 AI afin de surveiller ses installations et détecter les anomalies susceptibles de provoquer des pannes. Les solutions déployées couvrent plus de 13 000 équipements à travers le monde.

En juin 2026, les deux partenaires ont annoncé l’élargissement de leur collaboration. Le dispositif doit désormais intégrer des capacités d’analyse des causes de défaillance et des agents d’intelligence artificielle capables de suggérer des mesures correctives. L’ensemble repose sur l’infrastructure cloud d’Azure de Microsoft.

ExxonMobil explore, de son côté, d’autres applications, notamment dans le forage en eaux profondes. Le groupe a développé son propre système d’aide au forage autonome, utilisé dans ses opérations au Guyana. Celui-ci analyse en continu les paramètres techniques afin d’identifier les conditions de forage les plus adaptées et d’automatiser certaines opérations.

Aux États-Unis, dans le bassin permien, le groupe collabore également avec Microsoft. L’exploitation des données collectées par les capteurs installés sur ses équipements doit permettre d’améliorer les performances des installations et de mieux maîtriser les émissions de méthane.

En Algérie, Sonatrach a déployé fin 2025 son centre « ENTP EYES / Real Time – Decision Support Center ». Un dispositif technologique repose sur un système de télésurveillance en temps réel intégrant l’intelligence artificielle et des caméras de dernière génération installées sur les appareils de forage.

Conçu avec l’appui de startups algériennes, l’ENTP EYES permettra un suivi instantané des opérations et un contrôle continu des indicateurs de performance afin d’optimiser l’utilisation des ressources.

L’Arabie saoudite offre un autre exemple de déploiement à grande échelle. Aramco s’appuie sur des milliers de capteurs pour surveiller ses puits et optimiser leur exploitation. Dans le champ de Khurais, quelque 40 000 capteurs suivent le fonctionnement de plus de 500 puits. Le groupe affirme que ses solutions numériques ont permis d’augmenter la production de pétrole de 15 % après leur déploiement.

À l’usine de traitement du gaz de Fadhili, une solution d’intelligence artificielle développée avec le japonais Yokogawa a également permis d’obtenir des gains mesurables. Entre octobre 2024 et avril 2025, son utilisation a contribué à réduire de 10 à 15 % la consommation d’amines et de vapeur, ainsi que d’environ 5 % celle d’électricité.

L’exploration pétrolière à l’épreuve des algorithmes

L’intelligence artificielle ne se limite pas aux installations de production. Elle commence également à transformer le travail des géologues et des ingénieurs chargés d’identifier les ressources souterraines.

L’interprétation des données sismiques, la modélisation des réservoirs et l’évaluation du potentiel des gisements nécessitent traditionnellement des opérations longues et complexes. Les nouveaux modèles d’IA permettent de traiter ces informations plus rapidement et de multiplier les scénarios d’exploitation envisageables.

TotalEnergies entend précisément exploiter ce potentiel. En septembre 2026, le groupe français a annoncé un partenariat de trois ans avec Mistral AI, assorti d’un investissement supérieur à 100 millions d’euros. Les deux entreprises prévoient de développer des modèles spécialisés dans l’exploration, la caractérisation et l’ingénierie des réservoirs pétroliers et gaziers.

Le projet doit notamment s’appuyer sur près d’un siècle de données et d’expertise géoscientifique accumulées par TotalEnergies. L’objectif est de raccourcir les délais d’analyse, d’améliorer la connaissance du sous-sol et de disposer d’éléments plus précis pour orienter les décisions d’investissement.

Cette évolution concerne également les fournisseurs historiques de technologies pétrolières. SLB, anciennement Schlumberger, s’est associé à NVIDIA pour développer des modèles d’intelligence artificielle générative adaptés aux métiers de l’énergie. Le partenariat prévoit notamment de mobiliser les capacités informatiques de NVIDIA ainsi que les plateformes numériques Delfi et Lumi de SLB afin de faciliter le déploiement de ces technologies dans les activités d’exploration et de production.

Du raffinage au trading, toute la chaîne de valeur concernée

Le mouvement gagne également en raffinement, où l’optimisation des procédés industriels constitue un enjeu économique majeur.

Au Nigeria, la raffinerie Dangote a choisi Honeywell pour déployer une plateforme d’intelligence artificielle industrielle reposant sur les technologies de NVIDIA et sur l’infrastructure informatique de Dell. Lancée en octobre 2026, cette solution doit aider les opérateurs à identifier les contraintes de production, à améliorer les performances des installations et à accélérer la résolution des problèmes techniques.

Honeywell estime que le dispositif pourrait générer plus de 60 millions de dollars de bénéfices opérationnels bruts par an lorsque la raffinerie fonctionnera à pleine capacité. Il s’agit toutefois d’une projection du fournisseur technologique, et non de gains déjà réalisés.

Aux Émirats arabes unis, ADNOC entend aller plus loin en intégrant l’intelligence artificielle à l’ensemble de sa chaîne de valeur. Le 2 novembre 2026, la compagnie nationale a annoncé un partenariat pluriannuel avec OpenAI et le groupe technologique G42.

Le projet prévoit notamment le recours à des agents d’intelligence artificielle dans différentes activités, de la production et du raffinage à la logistique, aux ventes et au trading. L’ambition est de mieux évaluer les conséquences économiques des décisions en croisant les données opérationnelles avec les conditions du marché de l’énergie.

Cette approche illustre une évolution importante : l’IA ne serait plus seulement un outil destiné à améliorer le fonctionnement des équipements, mais aussi un instrument de pilotage économique de l’ensemble des activités pétrolières.

Une nouvelle bataille de compétitivité

La multiplication de ces initiatives traduit un changement des critères de compétitivité du secteur. Les réserves, les capacités de production et les coûts d’extraction restent déterminants, mais ils ne suffiront peut-être plus à départager les grandes compagnies. Leur capacité à exploiter leurs données et à intégrer l’intelligence artificielle dans leurs processus décisionnels pourrait devenir un avantage concurrentiel majeur.

Cette transformation comporte néanmoins plusieurs obstacles. La fiabilité des données, la cybersécurité des infrastructures critiques, le coût des investissements et la dépendance envers les fournisseurs technologiques figurent parmi les principales difficultés. Dans une industrie où une erreur peut provoquer un accident ou interrompre une production stratégique, l’intervention et la supervision humaines restent indispensables.

Le véritable défi sera donc de transformer les expérimentations et les projets pilotes en applications industrielles durables, capables de générer des gains vérifiables.

Pour les compagnies nationales, à l’image de Sonatrach, cette évolution soulève également la question de leur positionnement technologique. L’enjeu ne consiste pas simplement à adopter les outils développés par les grands fournisseurs internationaux, mais à disposer des compétences, des infrastructures et des données nécessaires pour les exploiter efficacement.

L’intelligence artificielle ne remplacera pas les ingénieurs pétroliers. C’est un fait. Pourtant, elle pourrait modifier en profondeur leurs méthodes de travail, accélérer la prise de décision et redéfinir les avantages concurrentiels dans une industrie où la maîtrise de la technologie devient aussi stratégique que celle des ressources naturelles.

Partager cet article