Yves Lacoste, le géographe qui portait l’Algérie dans ses cartes

Le fondateur de la revue Hérodote et père de la géopolitique française s'est éteint le 20 juin 2026 à l'âge de 96 ans. Avant d'être une référence mondiale, il fut un homme du Maghreb.

Said Merad
6 min de lecture
Yves Lacoste, fondateur de la revue Hérodote a eu un lien particulier avec l’Algérie (dr)

Il y a des géographes qui étudient les pays depuis leurs bureaux, sur des cartes pliées avec soin. Yves Lacoste, lui, avait marché dans la poussière d’Alger, fréquenté ses cafés politiques, enseigné à ses lycéens, et appris à lire le monde à travers le prisme d’une Algérie en train de se chercher. C’est cette expérience fondatrice, souvent oubliée dans les hommages parisiens, qui mérite d’être rappelée ici.

Un Maghrébin de naissance

Né à Fès en 1929, dans le Maroc sous protectorat français, Yves Lacoste n’était pas un métropolitain qui découvrirait le Maghreb par hasard. Il y avait ses racines d’enfance, ses premières intuitions sur ce que signifie vivre dans un espace colonisé, traversé par des rapports de force que l’école française se gardait bien de nommer. Ces impressions précoces forgeront plus tard sa conviction maîtresse : la géographie n’est jamais innocente. Elle sert, selon sa formule devenue célèbre, « d’abord à faire la guerre ».

Alger, 1952 : le terrain qui forgea le penseur

En 1952, Yves Lacoste débarque à Alger pour enseigner au lycée Bugeaud. Il a 23 ans et une curiosité dévorante. Rapidement, il sort de la salle de classe. Il fréquente les cercles du Parti communiste algérien (PCA), collabore à la revue Progrès, noue des relations avec des militants et intellectuels algériens, parmi lesquels Sadek Hadjerès.

Ces années algériennes sont décisives à plus d’un titre. C’est là qu’il commence à travailler sur Ibn Khaldoun qui, au XIVe siècle, avait esquissé les premières théories sur les cycles politiques, la solidarité tribale et la dynamique des empires. Pour Lacoste, Ibn Khaldoun n’était pas une curiosité historique : il était la preuve que le Maghreb avait produit une pensée autonome, rigoureuse, universelle, bien avant que l’Occident ne prétende avoir le monopole de la science sociale. Ce travail débouchera bien plus tard sur l’un de ses livres les plus importants : Ibn Khaldoun. Naissance de l’Histoire, passé du tiers monde.

Écarté d’Algérie, mais jamais séparé de l’Algérie

En 1955, ses engagements lui coûtent sa place. Lacoste est contraint de quitter l’Algérie, expulsé d’un territoire en feu où la guerre d’indépendance vient d’éclater. Mais rentrer en France ne signifie pas tourner la page. Il continue d’aider les réseaux liés au mouvement anticolonial, participe à la rédaction de L’Algérie, passé et présent, cosigné avec André Nouschi et André Prenant, un ouvrage pionnier qui cherche à penser la nation algérienne dans la longue durée historique, au-delà des polémiques conjoncturelles de la guerre.

Cette fidélité intellectuelle à l’Algérie témoigne d’un trait fondamental chez Lacoste : refuser que l’actualité politique écrase la complexité géographique et historique. À une époque où la question algérienne divisait la France en deux camps tranchés, lui cherchait à comprendre les formations territoriales, les héritages berbères et arabes, les contradictions du peuplement colonial, la longue fabrique d’une nation.

Un héritage scientifique aux racines maghrébines

La géopolitique que Lacoste a imposée en France à partir des années 1970 — contre le discrédit dont elle souffrait depuis les usages nazis de la discipline — est inséparable de ce terreau algérien. Sa méthode : analyser les rivalités de pouvoir à plusieurs échelles, ne jamais séparer le territoire de son histoire, donner à la carte sa vraie nature d’outil politique. Hérodote, la revue qu’il fonde en 1976 et qui fête cette année même son demi-siècle, est l’héritière directe de ces convictions nées en partie sur les hauteurs d’Alger.

L’œuvre est immense : Unité et diversité du Tiers-Monde, Dictionnaire de géopolitique, L’Eau dans le monde, et des dizaines de numéros d’Hérodote consacrés aux conflits régionaux, aux frontières, aux nations. Prix Vautrin-Lud en 2000 — l’équivalent du Nobel de géographie — Lacoste aura marqué des générations d’étudiants, de militaires, de diplomates et de journalistes sur les cinq continents.

Ce que l’Algérie lui doit, et ce qu’il lui doit

L’Algérie n’est pas qu’un chapitre de la biographie de Lacoste. Elle est l’un des creusets où s’est forgée sa façon de voir le monde : avec méfiance envers les cartes officielles, avec attention aux peuples que l’histoire officielle efface, avec la conviction que comprendre un espace, c’est comprendre les conflits qui l’ont façonné.

En retour, l’œuvre de Lacoste offre à l’Algérie — et à tous ceux qui veulent la penser sérieusement — des outils précieux : une géopolitique à hauteur d’homme, une histoire longue qui dépasse la période coloniale, et la réhabilitation d’Ibn Khaldoun comme ancêtre intellectuel d’une pensée du Maghreb sur elle-même.

Yves Lacoste est mort le 20 juin 2026. Il avait fait de la géographie une arme de compréhension du monde. Il avait appris à s’en servir, pour une bonne part, en Algérie.

ÉTIQUETTES :
Partager cet article