172 feux en un jour : pourquoi l’Algérie a frôlé un scénario 2021

Le décompte des 20 et 21 juillet, 172 départs de feu en 24 heures, a réveillé un précédent que les spécialistes ne nomment qu'avec précaution. Les foyers du nord-est sont désormais circonscrits. Ce qui les a rendus possibles, non.

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Des agents de la Protection civile luttent contre un front de flammes dans un massif du nord-est, au plus fort de l'épisode qui a compté jusqu'à 172 départs de feu en 24 heures. ©Protection civile

172 départs de feu recensés en 24 heures, entre le 20 et le 21 juillet. Le chiffre, publié par la Protection civile au plus fort d’un épisode qui aura duré une dizaine de jours, a ravivé le souvenir de 2021. Le 25 juillet, alors que les services venaient d’enregistrer 159 incendies en 24 heures, l’agro-économiste Ali Daoudi, enseignant à l’INA, refusait justement sur le plateau du « Débat politique » de la Chaîne 3 d’en dresser le bilan à chaud, « parce que l’été, on y est encore en plein dedans ». Il constatait en revanche que « nous avons tous les indicateurs qui annoncent que nous sommes face à une dynamique d’incendie qui ressemble à celle de 2021 et qui a marqué l’Algérie par son ampleur et par ses dégâts ».

Des mégafeux, dit-il, en assumant le terme avec précaution. Une catégorie que le pays ne rencontrait « qu’une fois chaque dix ans » et dont « la récurrence semble maintenant un peu plus fréquente ». Là où les dispositifs de lutte sont calibrés pour des incendies ordinaires touchant en moyenne jusqu’à 30 000 hectares sur les quinze dernières années, les mégafeux dépassent les 100 000 hectares et tuent. Le phénomène n’épargne ni l’Espagne, ni la Grèce, ni le Canada. La Méditerranée, rappelle-t-il, est un point chaud du changement climatique.

La bascule, cette fois, n’a pas eu lieu. La décrue amorcée le 27 juillet a permis de circonscrire l’ensemble des foyers du nord-est en une dizaine de jours, quand ceux d’août 2021 avaient tenu le pays des semaines durant. L’écart entre les deux étés ne tient pourtant ni à la météo, ni à la chance, plaident les trois universitaires réunis sur le plateau.

« Une stratégie basée sur l’extinction a atteint ses limites »

Sécheresse et températures extrêmes ne suffisent pas à expliquer l’emballement. Ali Daoudi désigne deux facteurs moins commentés. La gestion des combustibles d’abord, cette végétation annuelle qu’un bon printemps, comme celui de cette année, fait pousser en abondance avant qu’elle ne sèche sur pied. L’interface habitat-forêt ensuite, ces maisons, routes et activités qui multiplient les points de contact entre l’homme et le couvert végétal. Sa conclusion tombe sans détour. « Une stratégie de gestion des incendies basée uniquement sur l’extinction des feux a atteint ses limites. Il faut continuer à le faire, mais sans stratégie préventive d’abord, puis une stratégie post-incendie de réhabilitation, ce n’est pas suffisant. »

La chercheure agro-écologiste Fatoum Lakhdari, qui a représenté l’Algérie au sein de l’accord euro-méditerranéen sur les risques majeurs, situe la faille au même endroit. « Ce corps-là est fait pour intervenir au moment de la catastrophe », dit-elle de la Protection civile et de l’armée, dont elle salue le travail. « Ce qui nous fait un point de faiblesse, c’est la prévention. C’est de travailler surtout avant les catastrophes. » L’ancienne directrice du CRSTRA de Biskra plaide pour une stratégie qui ne se limite pas aux feux de forêt et défend l’idée d’une culture du risque inculquée dès la petite école. « Il faut que le jeune Algérien, quand il a une bouteille d’eau, l’utilise en pensant à la rareté de l’eau. Quand il mange du pain, il doit penser à la sécheresse qui va réduire la production de blé. »

Le tableau climatique qu’elle esquisse ne laisse guère de marge. La Méditerranée pourrait gagner deux à trois degrés d’ici 2050, tandis que 87 % du territoire algérien plonge déjà dans l’aride. Elle y ajoute une donnée d’aménagement du territoire rarement convoquée dans le débat sur les incendies, la concentration de la population sur environ 10 % du territoire, au nord, précisément là où se cumulent feux, séismes et inondations.

120 millions de dollars, et des pertes invisibles

Les destructions ne se comptent pas qu’en hectares de forêt. La Banque mondiale, dont un rapport récent recense 75 000 incendies en Algérie depuis 1985, avait chiffré le coût global des feux de 2021 à quelque 120 millions de dollars, un montant qu’Ali Daoudi juge incomplet. Vergers, céréales, élevage bovin en vaine pâture, bâtiments avicoles des zones de montagne, l’agriculture paie un tribut qui s’étend aux capacités de production elles-mêmes. « Reconstituer un verger d’oliviers, ça prendra des années », observe-t-il. Et de pointer un effet différé sur la ressource en eau, les sols dénudés du nord-est, « château d’eau de l’Algérie » où se concentrent les barrages, deviendront érodables aux premières pluies d’automne, favorisant leur envasement. « Si on arrivait à quantifier en termes monétaires l’impact direct et indirect de ces incendies, on se rendrait compte que quels que soient les montants engagés dans les politiques de prévention, on sera toujours gagnant. »

Sur le versant sanitaire, le professeur Rachid Belhadj, président du conseil scientifique de la faculté de médecine d’Alger et directeur des activités médicales et paramédicales du CHU Mustapha, décrit une médecine de catastrophe qui déborde largement les brûlures. « Il y a aussi les blessés à distance, les malades chroniques qui décompensent, les personnes âgées qui se déshydratent, les nourrissons, les asthmatiques. ». S’y ajoutent le psychotraumatisme des victimes, l’épuisement du personnel soignant et la panique alimentée par les vidéos circulant sur les réseaux sociaux. Le médecin légiste rappelle que l’Algérie a créé en 2012 une spécialité de chirurgie plastique réparatrice des brûlés, avec des hôpitaux dédiés à Zéralda et à Oran, et que l’évacuation par voie aérienne des blessés graves est désormais privilégiée. Il évoque aussi la pyromanie et l’usage des jeux pyrotechniques, sur lesquels le législateur devrait selon lui se pencher.

Une instance rattachée à la présidence

Le cadre juridique existe pourtant. La loi forestière 23-21 de 2023 et la loi de 2024 sur les risques et les catastrophes, qui classe les incendies de forêt parmi les risques majeurs, ont posé les textes. « Il reste encore beaucoup de choses à faire en termes d’opérationnalisation de cet arsenal législatif », tempère Ali Daoudi, pour qui le secteur des forêts, l’un des corps les mieux ramifiés sur le territoire, doit être soutenu massivement en moyens publics et accompagné vers un changement de paradigme, d’une forêt patrimoine à préserver vers une forêt autour de laquelle vivent des riverains dont les droits doivent être reconnus.

Rachid Belhadj va plus loin sur le plan institutionnel. Sur le modèle de l’Agence nationale de sécurité sanitaire née de la crise du Covid, il propose de « créer une instance nationale de gestion des catastrophes, rattachée à la présidence pour avoir un suivi régulier et plus de moyens », doublée d’une école supérieure des forêts capable d’attirer l’élite universitaire. Fatoum Lakhdari y met une condition. « Sans la veille, ça veut dire qu’on n’a pas de prévention. » Une veille de terrain, insiste-t-elle, avec des équipes qui font les relevés, les mesures en laboratoire et les enquêtes sanitaires, sur le modèle du réseau de suivi phénologique des oasis lancé au CRSTRA. Les feux sont éteints et l’attention publique passera vite à autre chose. Ali Daoudi l’avait anticipé sur le plateau. « On aura un autre phénomène qui va nous faire oublier dans le débat public ces éléments. »

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