Blanchiment à grande échelle : HSBC officiellement mise en examen, l’Algérie en miroir du scandale libanais

La filiale suisse du géant bancaire britannique, HSBC Private Bank (Suisse) SA, a été officiellement mise en examen par la justice pour blanchiment aggravé de fraude fiscale et démarchage bancaire illicite. Ce rebondissement judiciaire majeur, qui fait suite aux enquêtes approfondies sur le siphonnage des fonds publics libanais, brise définitivement l'impunité de l'institution helvétique. Une décision qui résonne de ce côté de la Méditerranée, réveillant par effet de miroir les fantômes du volet algérien de la banque.

7 min de lecture
La filiale suisse de la banque britannique HSBC rattrapée par le scandale de la Banque du Liban. En 2008, HSBC a eu son scandale algérien révélé par Maghreb Emergent. Sans suite (DR)

C’est un séisme pour la place financière de Genève. Longtemps protégée par les méandres des procédures internationales, HSBC Private Bank (Suisse) SA se retrouve aujourd’hui formellement mise en examen par la justice française. Les juges d’instruction, révèle le journal Le Monde, ont retenu le 6 mai dernier des charges lourdes, visant directement les mécanismes de complicité active de la banque dans la dissimulation d’avoirs illicites. Cette mise en examen s’appuie sur des preuves matérielles accablantes, notamment liées au pillage des ressources de la Banque du Liban par son ancien gouverneur, Riad Salameh, et son frère Raja. La justice a notamment tracé la canalisation de 330 millions de dollars de flux financiers détournés de la Banque centrale libanaise entre 2002 et 2015, des fonds qui transitaient directement vers les comptes de Forry Associates, une société écran immatriculée aux Îles Vierges britanniques et hébergée en toute discrétion chez HSBC Genève.

Des alertes internes ignorées par la banque

L’enquête pénale a également mis au jour la violation délibérée des alertes internes. Près de vingt alertes de conformité ont été émises entre 2006 et 2013 par les propres agents de HSBC, mais la direction générale de la banque a délibérément choisi d’ignorer ces signaux d’alarme pour préserver des commissions d’affaires hautement profitables. En parallèle à cette mise en examen, le gendarme financier suisse, la FINMA, a lourdement sanctionné l’établissement en le plaçant sous tutelle et en lui interdisant formellement d’ouvrir tout nouveau compte pour des Personnes Politiquement Exposées. Acculée, HSBC a amorcé la fermeture forcée de plus de mille comptes de clients fortunés originaires du Moyen-Orient. Si cette mise en examen formelle marque le début d’un grand déballage pour le Proche-Orient, elle offre un écho saisissant avec le passé algérien de la banque.

Le double jeu de HSBC en Algérie

Pour l’Algérie, l’histoire clandestine de HSBC mise au jour lors de la déflagration SwissLeaks en 2015 reste un cas d’école de criminalité financière. Rappelons que cette vaste enquête internationale, coordonnée à l’origine par le journal Le Monde et le Consortium international des journalistes d’investigation, avait révélé l’envers du décor helvétique. Mais à la différence du Liban où la détention d’avoirs extérieurs bénéficiait d’un flou artistique légal, le dossier algérien constituait, dès l’origine, une violation frontale et caractérisée de la législation nationale. L’ordonnance 03-11 relative à la monnaie et au crédit pose en effet un principe absolu en Algérie, qui est l’interdiction stricte pour les résidents de transférer des capitaux ou de constituer des avoirs financiers à l’étranger à partir de leurs activités locales, sauf autorisation expresse et rarissime de la Banque d’Algérie. Pourtant, les listings secrets révélés par l’enquête du Consortium international des journalistes ont prouvé que la banque suisse s’était assise sur ces règles, hébergeant 670 millions de dollars appartenant à près de 440 clients algériens ou liés à l’Algérie, répartis sur plus de 1 140 comptes secrets.

La grande ironie de l’histoire algérienne réside dans le cynisme du calendrier et le double jeu de la vitrine officielle. Au moment même où la succursale de Genève récoltait clandestinement ces millions de dollars siphonnés de l’économie nationale, le groupe HSBC négociait son entrée officielle à Alger. En mai 2007, le Conseil de la Monnaie et du Crédit accordait son agrément à la création de HSBC Algérie. Pour piloter cette nouvelle structure dédiée à la banque de financement et d’investissement, le groupe s’offrait les services d’une figure hautement respectée de la place d’Alger, Rachid Sekkak, ancien directeur de la dette extérieure à la Banque d’Algérie. On affichait ainsi une respectabilité officielle d’un côté, et une opacité helvétique de l’autre.

Des profils de l’évasion aux leçons de gouvernance

Grâce aux investigations fouillées publiées à l’époque, notamment par le journaliste Lyas Hallas pour Maghreb Émergent, les masques étaient tombés sur l’identité et les profils de l’évasion algérienne. On y découvrait d’abord les visages du patronat privé, à l’instar de la famille Hamoudi, à la tête du géant de la biscuiterie Bimo, dont le compte helvétique affichait 10 millions de dollars. Les mémos internes des banquiers suisses démontraient que le client utilisait des mécanismes d’optimisation via des prix de transfert pour sortir les devises du pays.

Les listings comptaient aussi les intermédiaires des marchés publics et des personnages clés des grands scandales de corruption de l’époque, à l’instar de Sid Ahmed Addou, alors poursuivi et placé en détention préventive dans l’affaire de l’autoroute Est-Ouest. Enfin, des figures de la notabilité et du sport complétaient le tableau, comme Bachir Ould Zemirli, frère du président du club de football NA Hussein Dey, avec un compte de 5,6 millions de dollars.

La mise en examen officielle de HSBC pour le dossier libanais démontre que le temps de la justice financière internationale est long, mais qu’il finit par rattraper les institutions complices. Pour l’Algérie, engagée dans une refonte de son système bancaire pour intégrer les capitaux de l’informel et numériser ses flux économiques, les déboires judiciaires actuels de HSBC rappellent une vérité cruciale. La sécurité financière d’un pays ne dépend pas uniquement de la sévérité textuelle de ses lois sur le contrôle des changes, mais de sa capacité à auditer et surveiller les pratiques des banques internationales, passées maîtresses dans l’art de concevoir des passoires à capitaux.

ÉTIQUETTES :
Partager cet article