Ceuta : comment la police espagnole démonte la piste algérienne construite par des relais espagnols du Maroc

La construction d’un récit disculpant le Maroc et pointant l’Algérie a-t-elle été élaborée avant même l’entrée massive de migrants dans l’enclave de Ceuta, que le rapport du Centre national de l’immigration et des frontières (CENIF) attribue à une opération planifiée et exécutée par le Maroc ?

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Ceuta: Un rapport de police espagnole dégonfle l'accusation de la "main d'Alger" dans la crise de Ceuta (dr)
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La crise de Ceuta n’a pas seulement été une affaire de sécurité et de contrôle des frontières. Elle a également donné lieu à une véritable bataille de l’information, avec une course pour imposer une lecture des événements avant même que les investigations espagnoles n’en établissent les ressorts. Au cœur de cette bataille, une thèse particulièrement spectaculaire : celle d’une implication algérienne dans l’organisation de la mobilisation ayant conduit aux arrivées massives à Ceuta.
Cette thèse, lancée par des relais espagnols liés au Maroc, a été abondamment reprise par les médias marocains. Dans la même veine, l’écrivain Tahar Ben Jelloun a même affirmé, dans une chronique publiée sur un site proche du palais, que « 60 % » des personnes entrées à Ceuta étaient algériennes. Une aberration totale.
À défaut d’être convaincant, le procédé permettait de semer le doute et d’installer un récit allant à l’encontre de ce que le monde entier avait vu : des dizaines de milliers de Marocains déferlant sur Ceuta au péril de leur vie. Entre 141 et 180 personnes sont mortes, selon différentes sources.
Les éléments désormais rendus publics par le CENIF montrent le décalage entre ce récit et les données recueillies par les enquêteurs. La piste algérienne, présentée par certains relais comme la clé de l’opération, est frontalement démentie par les données.
Une thèse algérienne fabriquée sur des “sources ouvertes”
Pour donner du crédit à cette « main algérienne », un document d’environ 70 pages, établi à partir de prétendues « sources ouvertes », avait notamment été utilisé pour donner une apparence technique, voire scientifique, à la thèse d’une implication algérienne. Son auteur, José María « Chema » Gil Garre, y avançait l’existence d’un « acteur opérationnel algérien » impliqué dans la coordination des départs. La prétention scientifique de ce rapport a été immédiatement questionnée, d’autant que Gil Garre est présenté par des journalistes d’investigation espagnols comme proche de réseaux d’influence marocains.
Le rapport du CENIF, qui met lourdement dans l’embarras le gouvernement espagnol en affirmant que la crise de Ceuta a été organisée et gérée par le Maroc, fait également un sort au prétendu rôle central de l’Algérie. La masse des données collectées renvoie, elle, massivement au Maroc.
90,8 % de numéros marocains
Le chiffre est difficile à contourner. Selon l’analyse du CENIF, 90,8 % des numéros de téléphone identifiés dans les investigations sont marocains, contre moins de 3 % pour les numéros associés à l’Algérie.
L’écart ne laisse guère de place à l’hypothèse qui faisait d’Alger un moteur numérique important, sinon majeur, de la mobilisation. Les données du CENIF disent exactement le contraire : l’Algérie ne constitue pas le centre de gravité numérique de l’opération.
La construction qui faisait de l’Algérie le principal acteur extérieur de la mobilisation se heurte ainsi à un problème élémentaire : les enquêteurs retrouvent une écrasante majorité de numéros marocains et une présence algérienne résiduelle.
Pourquoi cette fausse piste a-t-elle occupé une place aussi importante dans le récit public de la crise ? La réponse apparaît également dans le rapport du CENIF, qui ne s’est pas limité à analyser les communications et les mécanismes de mobilisation. Il s’est intéressé aux récits diffusés autour de la crise et a identifié une véritable « contre-narrative » destinée à déplacer la responsabilité des événements. L’Algérie apparaît précisément dans cette construction narrative.
Des numéros à préfixe algérien ont ainsi été utilisés comme éléments à charge pour soutenir l’idée d’une intervention d’Alger. Mais leur poids réel dans les données analysées par les enquêteurs est inférieur à 3 %. Un élément marginal a été transformé en indice majeur, puis utilisé pour construire une accusation que les données du CENIF viennent dégonfler.
L’affaire de Ceuta constitue ainsi un cas d’école de guerre informationnelle. Dans une crise aussi sensible, le récit peut précéder les faits : une hypothèse est lancée, relayée, habillée de références techniques, puis finit par acquérir une existence propre dans le débat public.
À Ceuta, les données policières permettent désormais de mesurer l’ampleur du décalage entre ce récit et la réalité. La thèse d’une mobilisation principalement portée par l’Algérie apparaît non seulement infondée, mais franchement farfelue au regard des éléments recueillis.
Et le fait que le CENIF identifie lui-même la mise en avant de l’Algérie parmi les éléments d’une « contre-narrative » donne à cette affaire une dimension supplémentaire : il ne s’agissait plus seulement de raconter la crise, mais de déplacer la responsabilité de ceux que les faits plaçaient au centre de l’événement.

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