Ils sont innombrables, les jeunes, ceux qui n’ont pas vécu les affres de la décennie noire, qui contemplent avec envie, de loin, entre Aïn Benian et Staouéli, en passant par Moretti, les flots d’azur de la Méditerranée, en ces jours de canicule.
Envie, parce qu’ils rêvent, pour la plupart, d’accéder à la plage du Club des Pins ou à celle de Moretti. Des lieux mythiques pour eux et qu’ils appellent, par dérision, « El Mahmia », le protectorat, ignorant que la plupart des habitants de ces endroits ne peuvent y entrer et en sortir qu’en présentant un sésame, le badge, aux forces de l’ordre qui en gardent les abords depuis des décennies. Ce qui n’est pas une simple formalité.
Très rares sont les privilégiés qui y pénètrent par la voie de l’hôtel Sheraton, en déboursant l’équivalent d’un salaire mensuel pour une simple journée à barboter dans des eaux qui, somme toute, ne sont pas plus pures que celles des autres plages de la côte.
Un lieu de vie qui étouffe
Les projets qui se dessinent, le Sofitel et la Thalasso, sont de nature à verrouiller davantage les lieux. Il faut espérer que les promoteurs de ces projets envisagent des voies d’accès et de communication internes privées, réservées aux clients, différentes des accès des résidents, tant au Club des Pins qu’à Moretti, qui sont, en majorité, des retraités et des familles propriétaires de leurs habitations. Car rares sont les hautes personnalités publiques qui demeurent en permanence en ces lieux. La résidence d’État, indispensable naguère, est désormais pratiquement vide…
Les ennuis aux points d’accès ne sont pas de simples tracas. Car on bitume ou on dresse des barrières injustifiables à tout bout de champ, surtout au Club des Pins, tant pour les visiteurs que pour les résidents. Je citerai, comme exemple, le cas de mon médecin, qui me visite une fois par semaine et que je suis dans l’obligation d’aller accueillir à la barrière, quel que soit mon état de santé. Ou celui de parents apportant les provisions indispensables, car les commerces ont disparu. Comme à Moretti, où même la boucherie et la boulangerie ont fermé faute de clients. Car les estivants ou les simples visiteurs n’ont plus accès aux lieux.
Ma fille, souffrant d’un handicap lourd et, par conséquent, accompagnée, ne peut entrer et sortir de Moretti qu’avec difficulté, ce qui n’améliore pas son état. Mon cas n’est malheureusement pas le seul et je me serais abstenu d’en faire état s’il était unique et ne constituait qu’un échantillon de ce que vivent les habitants des lieux.
Comme au temps de la décennie noire
Les gendarmes qui gardent les accès ne sont absolument pas en cause. Disciplinés, ils ne font que se conformer aux ordres. Des ordres désuets dans la mesure où ils sont parfois aberrants.
En effet… comment expliquer que le même contrôle routinier se reproduise quatre fois consécutives, même après l’entrée ?
Les responsables de cette situation, préjudiciable à bien des égards, devraient revoir leur conception de ce qu’ils considèrent comme étant des mesures indispensables à la sécurité.
Des mesures, il en faut, peut-être, mais pas celles qui rappellent et reproduisent celles de la décennie noire pour les Algériens.
Car les Algériens ont des droits. Ils savent que les plages font partie du domaine maritime de la Nation et que nul ne peut s’en attribuer arbitrairement l’exclusivité ou la propriété autrement que par la loi.
Faire payer une somme modique pour la maintenance des lieux est normal. Mais exiger des sommes astronomiques relève de l’abus et du mépris pour ceux qui n’en ont pas les moyens. Il s’agit, en conséquence, d’une situation intolérable qui discrédite notre État et qui promeut des inégalités génératrices de frustrations et souvent de colère.
Une autre conception de l’ordre est possible
La situation qui prévaut dans cette partie de la banlieue de la capitale n’est pas anecdotique. Elle fait l’objet de critiques et de sarcasmes méprisants dont on pourrait se passer.
Une autre conception de l’ordre et de la sécurité est à trouver. Respect de la loi, évidemment. Mais aussi de l’intérêt général, de l’état de notre société, égalitaire par essence. Et surtout, rationalité et consultation des usagers, des habitants, des résidents, et de ceux, admirables, qui veillent sur notre sécurité à tous à travers le pays et qui sont, de ce fait, les exécutants, mais aussi, en réalité, les acteurs et les facteurs de la sécurité.
(*) Cofondateur et président de l’Association des condamnés à mort d’Algérie et de France, ancien ministre de l’Intérieur, ancien ambassadeur.

