Une étude publiée par ORF Middle East, un think tank basé à Abou Dabi, dévoile comment le Maroc et les Émirats arabes unis développent un partenariat qui dépasse le cadre bilatéral pour évoluer vers un modèle de coopération inédit, fondé sur la géoéconomie.
Des « liens interpersonnels profonds »
Intitulée « Morocco and the UAE: A Trans-Arab Geoeconomic Partnership », l’étude soutient que l’alliance entre Rabat et Abou Dabi « est devenue un partenariat géoéconomique paradigmatique, où les instruments économiques sont mobilisés pour servir des intérêts de sécurité nationale et des visions stratégiques communes ».
Ce partenariat repose sur des « liens interpersonnels profonds », notamment la relation de « fraternité sincère et d’affection » entre le roi Mohammed VI et le cheikh Mohamed ben Zayed, qui ont étudié ensemble à Rabat en 1975.
L’étude explique comment les deux pays utilisent leurs entreprises publiques et leurs fonds souverains comme des bras armés de leur puissance : « Des entités comme le groupe OCP au Maroc, ADNOC et DP World aux Émirats, sont des acteurs centraux de cette diplomatie économique », souligne Akram Zaoui, l’auteur de cette analyse.
Les Émirats sont devenus le premier investisseur étranger au Maroc en 2024, finançant des infrastructures comme la ligne TGV Kénitra-Tanger et le port Tanger Med. La visite d’État de Mohammed VI à Abou Dabi en décembre 2023 a marqué un tournant, avec la signature de 12 mémorandums d’entente couvrant plusieurs secteurs.
L’année 2025 a concrétisé des projets d’une tout autre échelle : un investissement de 14 milliards de dollars, le plus important de l’histoire du Maroc, impliquant TAQA Morocco, Nareva, la holding liée à la famille royale marocaine, le Fonds Mohammed VI pour l’investissement et l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE). Les Émirats ont également confirmé leur soutien au projet de gazoduc Afrique Atlantique, que le Maroc tente de promouvoir au détriment du projet transsaharien Nigeria-Niger-Algérie.
Akram Zaoui conclut que « l’engagement conjoint dans les accords d’Abraham a propulsé le partenariat à un niveau supérieur ».
L’empire de l’ombre
Autre signal de l’ampleur que prend la présence émiratie en Afrique : le Financial Times affirme, dans son édition du 13 août 2026, que les Émirats s’imposent comme « la puissance étrangère la plus déterminante du continent ». Sous couvert d’investissements massifs, ils déploient une stratégie mêlant finance, logistique et mercenariat, au risque de déstabiliser des États déjà fragiles, selon le quotidien britannique.
Le conflit soudanais illustre l’imbrication des intérêts émiratis. Selon le Financial Times, dès le début de la guerre civile en avril 2023, « les Forces de soutien rapide (RSF) auraient saisi la raffinerie d’or de Khartoum, dérobant au moins 1,5 tonne de lingots, d’une valeur d’environ 100 millions de dollars ».
L’enquête révèle que cet or n’est pas resté au Soudan : « Les Émiratis ont envoyé des avions cargo, parfois civils, parfois militaires, pour venir embarquer l’or depuis le Soudan du Sud vers leur pays.
Cette implication illustre le rôle des Émirats comme « capitale offshore de l’Afrique », qui mobilisent les ressources du continent pour bâtir leur avenir post-pétrole, selon la même source.
L’influence émiratie sur le terrain militaire passe par des intermédiaires discrets. Le Financial Times mentionne la présence d’environ « 2 000 mercenaires colombiens » combattant aux côtés des RSF au Soudan. Ces combattants auraient été recrutés par « une importante société de sécurité privée des Émirats appelée Global Security Services Group (GSSG) ».
Ces mercenaires ne transitent pas par les voies officielles. Ils sont déployés via « un réseau de pistes clandestines et d’aéroports dans des pays qui sont des alliés clés des Émirats », notamment à Koufra en Libye, dans le Puntland en Somalie et sur une base militaire aéroportuaire au Tchad.
En échange de ce soutien, le chef des RSF aurait envoyé des milliers de combattants soudanais au Yémen pour le compte d’Abou Dhabi, ajoute le quotidien, particulièrement bien renseigné sur la guerre au Soudan.
Un jeu d’influence au coût humain élevé
Les sources du Financial Times décrivent des scènes d’horreur au Soudan, où les mercenaires évoquent une « odeur de mort accablante » et des cadavres jonchant les rues.
Les responsables émiratis affirment promouvoir la stabilité. De nombreux dirigeants africains se montrent pourtant méfiants face à cette « ambition inexplicable de contrôler toute la région ».
Le Financial Times cite des sources africaines qui accusent les Émirats de peser sur les équilibres régionaux « au détriment des institutions étatiques faibles ou des processus démocratiques fragiles », en utilisant des outils militaires pour protéger des intérêts commerciaux.


