Corridors numériques en Afrique : l’épineuse équation de l’intégration continentale

7 min de lecture
Panel "Operator Leadership & Market Expansion in Africa" au Global Africa Tech ©Maghreb Emergent

L’Agenda 2063 de l’Union africaine porte une ambition majeure : bâtir un continent véritablement intégré et interconnecté. Pourtant, le déploiement de corridors numériques transfrontaliers, qui constituent la colonne vertébrale de cette transformation, se heurte à une réalité de terrain extrêmement complexe.

Des représentants de groupes télécom publics d’Algérie, du Tchad et du Niger ont débattu ce thème lors d’un panel organisé ce dimanche 29 mars au Global Africa Tech, qui se déroule au Centre international des conférences (CIC), à Alger. Entre fractures géographiques profondes, défis d’ingénierie, protectionnisme réglementaire et manque de synergie financière, le chemin vers un marché unique du numérique africain exige bien plus que de simples investissements.

Les modèles uniques sont-ils efficaces ?

“Penser l’infrastructure numérique africaine de manière uniforme est une erreur stratégique fondamentale”. Comme l’analyse Mohamed Amine Benziane, expert d’Algérie Télécom, l’Afrique présente des disparités de développement structurel d’une ampleur inédite. Selon lui, “le continent concentre à lui seul 28 des 46 Pays les Moins Avancés (PMA) au monde. Cette hétérogénéité rend caduque toute tentative d’appliquer une approche standardisée ou « one size fits all » pour la connectivité”. À cela s’ajoute “le déficit critique d’infrastructures préalables indispensables, telles que des réseaux électriques fiables, bloquant de facto l’installation des équipements de télécommunication”, précise-t-il.

La géographie impose également sa loi, pénalisant lourdement les pays enclavés ou insulaires (les petits États insulaires en développement). Ahmat Badawi, coordinateur national au Tchad pour le projet de la Dorsale Transsaharienne à fibre optique (DTS), illustre de manière poignante cette vulnérabilité. “Avec le déclenchement récent de la guerre au Soudan, le Tchad a subitement perdu l’une de ses connexions principales, se retrouvant isolé et dépendant d’une unique liaison transitant par le Cameroun”, a-t-il indiqué.

Pour les pays sahéliens enclavés, des projets comme la DTS – lancée en 2020 pour relier le Tchad au Niger, puis à l’Algérie sur plus de 503 kilomètres au Tchad et 1 007 km de fibre optique au Niger – ne sont pas de simples leviers de croissance, mais des impératifs vitaux de désenclavement numérique. Il a précisé que dans cette partie de son pays, le projet est cofinancé par l’Union européenne et la Banque africaine de développement.

Les coûts sont-ils optimisables ?

Face à des menaces de coupure, la conception technique des réseaux ne laisse aucune place au hasard. Le manque de redondance est une faille critique encore trop souvent sous-estimée par les décideurs, rappelle Timothy Adi Ashong, DG de Regional African Satellite Communication Organization (RASCOM), qui déplore la concentration des risques sur des points de défaillance uniques.

Pour garantir une continuité de service à toute épreuve, Aissaoui Youcef, spécialiste infrastructure fibre chez Algérie Télécom insiste sur l’urgence de déployer des architectures de réseaux maillées (en « full mesh ») ou, a minima, des infrastructures en anneau. Toutefois, “la résilience a un coût que les États doivent maîtriser”, a précisé Aissaoui.

La stratégie privilégiée est la colocalisation. Youcef Aissaoui a expliqué qu’il s’agit d’adosser le déploiement de la fibre optique aux infrastructures existantes, telles que les routes, les voies ferrées ou les lignes électriques. “Cette méthode permet de réduire drastiquement les lourdes dépenses de génie civil, tout en facilitant l’accès physique pour les équipes de maintenance lors des réparations”. Pour Aissaoui, cette approche exige néanmoins une collaboration intersectorielle étroite avec les autorités de l’énergie et des transports.

Sur le plan de l’exploitation, la sécurisation doit être totale, ont insisté les expert à l’unanimité. Ils suggèrent l’enfouissement renforcé des câbles, systèmes de détection d’intrusion directement intégrés à la fibre, et supervision continue par des centres opérationnels de sécurité (SOC). En parallèle, le développement de points d’échange locaux (IXP) s’avère stratégique pour conserver le trafic de données à l’échelle régionale, diminuant ainsi la latence et s’affranchissant des coûts prohibitifs du transit international.

Le mur de la souveraineté et le bourbier réglementaire

La meilleure ingénierie du monde reste cependant inopérante sans une gouvernance harmonisée. C’est ici que réside le principal goulot d’étranglement. Le Dg de la RASCOM, Timothy Adi Ashong, pointe du doigt une “fragmentation réglementaire” paralysante : chaque État africain maintient son propre environnement juridique, générant des incohérences systématiques sur l’attribution des licences, la gestion des fréquences et les règles d’enregistrement des données transfrontalières.

“L’implémentation du cadre continental de politique de données, pourtant défini par l’Union africaine, patine”, déplore-t-il. “Les États demeurent extrêmement jaloux de leur souveraineté et de leurs prérogatives nationales, ce qui freine la volonté d’alignement”. Sans cette harmonisation réglementaire, la mutualisation des infrastructures et la création de systèmes d’échange de données sécurisés et interopérables s’avèrent impossibles.

L’urgence d’une coordination institutionnelle

Le déploiement de ces corridors requiert des capitaux massifs. Des initiatives comme la DTS parviennent à rassembler des fonds, notamment grâce à l’Union européenne et à l’administration de la Banque Africaine de Développement (BAD). Néanmoins, Mohamed Amine Benziane dresse un constat pertinent : malgré la présence de la multitude d’organisations multilatérales (agences de l’ONU, UIT, banques de développement), il existe un manque flagrant de coordination entre ces différents acteurs sur le terrain.

Il a cité à cet égard, l’Agence de développement de l’Union africaine (AUDA-NEPAD) qui reconnaît l’ampleur du défi et réaffirmé que son mandat premier est précisément d’orchestrer ces initiatives pour le compte des États membres. Mais “pour que l’Afrique réussisse son intégration numérique et transforme la vision de l’Agenda 2063 en réalité palpable, bailleurs de fonds, régulateurs et gouvernements devront impérativement briser les silos pour agir avec une véritable unité de façade”.

ÉTIQUETTES :
Partager cet article