« La crise actuelle est plus grave que celles de 1973, 1979 et 2022 réunies. » Le diagnostic du directeur de l’Agence internationale de l’énergie, Fatih Birol, résume l’ampleur du moment. Dans un entretien accordé au journal Le Figaro, il décrit une crise énergétique d’une intensité rare, qui déborde largement le seul marché des hydrocarbures pour toucher l’ensemble de l’économie mondiale.
« L’économie mondiale va souffrir », prévient-il d’emblée. À ses yeux, le choc est multiple : flambée des prix du pétrole et du gaz, hausse des coûts alimentaires, tensions géopolitiques durables. Cette combinaison crée un effet de contagion qui fragilise les équilibres économiques, en particulier dans les pays en développement. « Je crains que beaucoup de pays ne soient très fortement impactés », insiste-t-il, évoquant des économies confrontées à une hausse simultanée de leurs importations énergétiques et alimentaires.
Dans les pays industrialisés, la crise se traduit déjà par une inflation persistante et des arbitrages difficiles entre soutien à la croissance et sécurité énergétique. Ailleurs, elle menace plus directement la stabilité économique et sociale. Le renchérissement de l’énergie pèse sur les coûts de production, ralentit l’activité et accentue les déséquilibres extérieurs. À court terme, les réponses restent défensives. La libération de stocks stratégiques a permis de contenir partiellement la hausse des prix, mais sans s’attaquer aux causes profondes. « Il ne s’agit que de stocks », rappelle Fatih Birol, soulignant que leur reconstitution pourrait entretenir la tension sur les marchés.
Le gaz, une place centrale
Au-delà de l’urgence, c’est toute la carte énergétique mondiale qui est en train de se redessiner. « La géopolitique de l’énergie sera profondément transformée », affirme-t-il. Les pays producteurs retrouvent un poids stratégique accru, tandis que les grands consommateurs cherchent à sécuriser leurs approvisionnements en diversifiant leurs partenaires. La diplomatie énergétique s’intensifie, et les équilibres traditionnels apparaissent plus fragiles que jamais.
Dans ce nouvel environnement, le gaz naturel occupe une place centrale. « Les pays doivent utiliser le gaz autant que possible », souligne le patron de l’AIE, en insistant sur son rôle de solution immédiate face à la crise. Cette orientation profite aux exportateurs, mais elle s’inscrit dans une transition plus large. « Il va y avoir un recours aux renouvelables », ajoute-t-il, tout en rappelant que leur déploiement demande du temps. Parallèlement, plusieurs pays relancent le nucléaire pour sécuriser leur mix énergétique.
Produire plus… et agir sur la consommation intérieure
Pour l’Algérie, cette recomposition ouvre des perspectives, notamment sur le marché européen en quête d’alternatives fiables. Le gaz algérien apparaît comme une ressource stratégique dans un contexte de forte incertitude. Mais cette opportunité reste encadrée par des contraintes bien réelles. L’offre ne peut pas augmenter rapidement, en raison de capacités déjà fortement mobilisées.
Pour Sonatrach, l’enjeu est double : investir pour soutenir la production, tout en agissant sur la consommation intérieure. En hausse continue, celle-ci réduit les volumes disponibles à l’export. Mieux utiliser l’énergie devient donc un impératif, au même titre que le développement de nouvelles capacités.
La crise actuelle met ainsi en lumière une réalité simple : la demande mondiale reste forte à court terme, mais les marges de manœuvre sont limitées. Pour l’Algérie, elle offre des gains immédiats, tout en posant des questions de fond. Entre opportunité à l’export et nécessité de mieux gérer ses ressources, le pays se retrouve au cœur d’un équilibre délicat, dans un monde énergétique en pleine recomposition.


