Depuis la fermeture du détroit d’Hormuz fin février 2026, les prix de l’urée ont bondi de plus de 40 % et ceux du soufre de 20 %. Pour les trois pays du Maghreb, dont les agricultures dépendent à des degrés divers des importations d’engrais, la note s’annonce lourde avant la campagne de printemps.
Le 9 mars 2026, Bahreïn déclarait un cas de force majeure sur la raffinerie de Sitra, frappée par des drones et des missiles. La même semaine, les terminaux de Fujairah encaissaient leurs premières perturbations. Personne, à ce moment-là, ne parlait encore du marché des engrais phosphatés au Maghreb. Pourtant, 44 % des exportations mondiales de soufre, 31 % des échanges d’urée et 18 % de l’ammoniac transitent par ce corridor. Pour Alger, Rabat et Tunis, ces proportions ont une traduction concrète : une hausse brutale des coûts d’intrants agricoles à quelques semaines des semis de printemps.
L’engrais, premier maillon fragilisé
Environ 70 % du coût de production de l’ammoniac provient du gaz naturel. Or les prix sur le marché européen TTF ont augmenté de plus de 115 % entre fin février et le 11 mars 2026, une flambée directement liée aux perturbations du trafic dans le Golfe. Dès la mi-mars, l’ammoniac s’affichait autour de 750 dollars la tonne en Europe, soit une hausse de 20 % par rapport aux niveaux d’avant-crise, tandis que l’urée dépassait 650 dollars la tonne avant de refluer vers 520 dollars au 1er avril. La prime de risque géopolitique intégrée dans les prix des engrais azotés reste structurellement élevée tant que le transit dans le Golfe n’est pas rétabli.
Pour l’Algérie, ce choc arrive dans un contexte de montée en charge industrielle fragile. Fertial, filiale du groupe industriel algérien ASMIDAL, exploite deux sites à Annaba et à Arzew avec une capacité nominale d’un million de tonnes d’ammoniac par an. En 2024, la production nationale d’engrais représentait 77 % des besoins algériens. Le solde, soit près d’un quart des besoins nationaux, reste tributaire des marchés internationaux. Il faut rappeler que les engrais représentent près de 80 % des exportations hors hydrocarbures du pays, soulignant l’importance stratégique de cette filière pour les deux faces de la balance commerciale.
L’agro-économiste Omar Bessaoud, administrateur scientifique au Centre international de hautes études agronomiques méditerranéennes (CIHEAM), documente depuis plusieurs années cette dépendance structurelle. «Les plans de développement agricole qui sont établis au Maghreb ne sont pas à la hauteur des défis», a-t-il estimé dans des travaux récents sur les politiques agricoles maghrébines, pointant l’absence de réponse structurelle à l’échelle régionale face aux ruptures d’approvisionnement en intrants.
Le soufre, intrant stratégique oublié
Au-delà des engrais azotés, c’est toute la chaîne du soufre qui se grippe. Ce composé, produit à 90 % par raffinage des hydrocarbures, concentre 44 % de ses exportations mondiales par le détroit d’Ormuz. Son prix a progressé de plus de 20 % en Chine depuis le début des perturbations. Les répercussions se propagent à l’acide sulfurique, indispensable à la fabrication des engrais phosphatés, à l’extraction minière du cuivre et du nickel, et à plusieurs chaînes industrielles comme les semi-conducteurs et les batteries au plomb. Des données sectorielles récentes indiquent que le soufre et l’ammoniac restent à des niveaux élevés, et que le blocage d’Ormuz prive l’Afrique de ses engrais habituels en pleine période de semis.
Pour le Maroc, cette tension arrive au pire moment. Premier producteur mondial de phosphates via le groupe OCP, le Royaume dépend du soufre pour produire l’acide phosphorique, étape fondamentale dans la transformation du phosphate brut en engrais commercialisables. Le professeur Kamal Aberkani, expert en sciences de l’agriculture à la Faculté pluridisciplinaire de Nador (Université Mohammed Ier), souligne que c’est précisément cette dépendance aux intrants extérieurs qui expose le Maroc directement aux aléas géopolitiques.
La fermeture d’Hormuz exerce ainsi une pression simultanée sur deux segments de la chaîne de valeur marocaine : l’approvisionnement en soufre pour la transformation du phosphate, et l’accès à l’ammoniac pour les formules d’engrais complexes. En 2023, OCP avait importé environ 1,8 million de tonnes d’ammoniac, provenant principalement du Moyen-Orient.
La Tunisie dans la tenaille
La Tunisie cumule deux fragilités. Productrice de phosphates via le Groupe Chimique Tunisien, elle est simultanément importatrice nette d’engrais azotés et dépendante du soufre pour sa propre chaîne de transformation. La campagne céréalière de printemps, déjà compromise par des conditions climatiques difficiles ces dernières saisons, doit absorber des intrants plus coûteux au moment précis où la capacité d’achat des agriculteurs est limitée et où les réserves en devises restent sous pression.
Les données de marché disponibles montrent que urée, ammoniac et soufre sont les trois intrants dont les prix sont les plus directement exposés aux perturbations du Golfe. Le Maroc, l’Algérie et la Tunisie figurent tous trois parmi les économies africaines exposées aux tensions d’approvisionnement, dans un contexte où les alternatives au transit par Hormuz saturent et ne couvrent qu’un tiers des flux habituels.
Les réponses en construction
Côté algérien, le ministre de l’Agriculture Yacine El-Mehdi Oualid a présenté en février 2026 une stratégie nationale visant à «réduire de manière graduelle la dépendance aux importations, notamment pour les produits agricoles stratégiques et les intrants essentiels». Cette feuille de route, issue des recommandations d’un congrès national du secteur agricole réunissant plus de 1 200 experts fin octobre 2025, fixe l’usage raisonné des engrais comme axe prioritaire. Elle n’offre cependant aucun tampon immédiat face à la flambée des prix du printemps 2026.
Au Maroc, la réponse industrielle est en cours mais insuffisante à court terme. Un investissement de 70 milliards de dirhams a été engagé pour produire de l’ammoniac vert à Tarfaya, avec une capacité initiale de 200 000 tonnes prévue en 2026, avant d’atteindre un million de tonnes en 2027. Selon le professeur Aberkani, l’aboutissement de ce projet conditionnera la capacité du Maroc à s’imposer comme acteur industriel intégré, capable de produire ses formules complexes sans dépendance extérieure. Cette montée en puissance ne couvrira pas les besoins à court terme.
Les producteurs hors Moyen-Orient n’ont pas significativement augmenté leur offre depuis le début du conflit. La hausse de la production algérienne, de l’ordre de 12 240 barils par jour en mars par rapport à la moyenne des deux premiers mois de l’année, a généré 455 millions de dollars de recettes supplémentaires, mais ces revenus pétroliers ne se transmettent pas mécaniquement au budget d’importation des intrants agricoles. Aucun mécanisme équivalent à la libération de réserves stratégiques pétrolières décidée par l’Agence internationale de l’énergie (AIE) n’existe pour les marchés des engrais.
En Algérie, ASMIDAL poursuit le programme de modernisation de Fertial. Au Maroc, OCP a indiqué travailler à diversifier ses sources d’approvisionnement en soufre sans préciser ni l’origine ni les volumes. Les délais industriels, dans les deux cas, ne s’accordent pas avec l’urgence d’une campagne agricole sous pression.


