Une saison arrivée avec un mois d’avance
La saison 2026 restera dans les mémoires des professionnels de la filière pour sa précocité. Alors que la figue de Barbarie fait traditionnellement son apparition sur les étals à partir de juillet, les premières figues noires primeurs ont été commercialisées dès la fin du mois de juin sur le marché de gros de Bougara (Blida), l’un des quatre marchés à vocation nationale du pays. Les professionnels ont qualifié cette récolte primeur d’« exceptionnelle », malgré des quantités encore limitées.
Ce n’est pas une nouveauté isolée : ces dernières années, plusieurs médias avaient déjà observé une avancée progressive du calendrier de récolte, sous l’effet de printemps plus chauds. Le pic de production, lui, reste attendu en juillet-août, comme chaque année, avec des volumes qui devraient désormais affluer massivement sur les marchés en ce mois d’août.
Qui vend, qui achète ?
Le circuit de la figue de Barbarie repose sur une chaîne courte, restée largement informelle. En amont, des producteurs implantés dans les bassins historiques de l’est du pays livrent leur récolte aux marchés de gros. En aval, deux profils de vendeurs se partagent le marché : les revendeurs installés sur les marchés de proximité des villes, et surtout les vendeurs ambulants, très nombreux en été, qui achètent leur cageot au prix de gros pour le revendre à l’unité ou par lots dans les rues, sur les routes nationales ou près des plages.
Ce fruit a longtemps été surnommé « le fruit du pauvre », en raison de son accessibilité pour les ménages modestes. Ce statut a toutefois évolué : la presse algérienne a documenté une hausse progressive et continue des prix à la consommation, la figue étant passée d’environ 5 à 10 dinars l’unité au tournant des années 2010 à des prix flambés au fil des étés suivants, jusqu’à s’échanger autour de 20 à 30 dinars la pièce lors des saisons 2023-2024, selon plusieurs relevés de terrain publiés dans la presse locale. Les acheteurs restent toutefois transversaux : familles en promenade, vacanciers, curieux redécouvrant un fruit du terroir, mais aussi consommateurs fidèles pour qui el hendi ou akermous demeure l’un des rares plaisirs sucrés d’été encore abordables face à l’envolée des prix de la pastèque et du melon certaines saisons.
Les derniers prix de gros documentés sur le marché de Bougara, fin juin, oscillaient entre 600 et 700 dinars le kilogramme pour les variétés primeurs — un tarif classiquement élevé en début de saison, qui tend à se détendre lorsque les volumes de pleine saison arrivent en juillet-août. Actuellement, il est vendu au bord de la route entre 400 et 500 dinars le bidon de 5 litres, contre 650 à 700 dinars pour le bac de 7 litres, traditionnellement utilisé pour recueillir le lait directement de la vache. Dans les marchés citadins, épluchée, dans des barquettes de 10, 20 où même 30 unités à 20 ou 30 da l’unité, presque au même prix que le fruit découpé sous vos yeux par les marchands ambulants en charrette.
Les bassins de production, entre tradition et nouvelles zones
La figue de Barbarie s’étend aujourd’hui sur près de 100.000 hectares à travers le territoire algérien, avec des rendements pouvant atteindre 30 tonnes par hectare selon les conditions climatiques et les pratiques culturales. Les grands bassins historiques restent concentrés dans l’est du pays :
- Souk Ahras, berceau historique de la filière, où une unité de transformation existe depuis 2015 et où la commune de Sidi Fredj a connu un véritable « réveil économique » grâce à cette culture ;
- Tébessa et Béjaïa, zones historiques de production ;
- Khenchela, dans la région de Cherchar (Aurès), une zone montante où les figues sont désormais conditionnées en barquettes sous film plastique, signe d’une professionnalisation croissante du secteur.
Des centaines de familles vivent aujourd’hui de cette production dans ces régions autrefois défavorisées, certaines ayant vu leurs revenus décupler grâce à cette culture résistante à la sécheresse.
Un circuit de commercialisation qui reste largement informel
L’Algérie dispose d’un réseau de 45 marchés de gros de fruits et légumes, dont quatre à vocation nationale (Oran-El Karma, Boumerdès-Khemis El Khechna, Blida-Bougara et Biskra-El Ghrous) et quatorze à vocation régionale. Ces infrastructures traitent quotidiennement environ 28.088 tonnes de fruits et légumes, dont près de 9.712 tonnes de fruits. Les transactions s’y effectuent presque exclusivement en espèces, ce qui simplifie les échanges mais limite fortement la traçabilité de la filière — un point qui vaut aussi pour la figue de Barbarie.
Depuis ces marchés de gros, le fruit rejoint les marchés de proximité, les étals des vendeurs ambulants, et les points de vente directe des producteurs en zones rurales, complétant une chaîne qui reste, d’un bout à l’autre, largement artisanale.
Une menace qui plane sur la filière
Ce succès commercial ne doit pas occulter un risque sérieux : la cochenille du cactus (Dactylopius), un parasite déjà responsable de pertes considérables dans d’autres pays méditerranéens. Le président de la Chambre nationale de l’agriculture a alerté sur le danger de voir des plantations entières décimées, un scénario déjà observé sur certaines superficies algériennes ces dernières années. En Tunisie voisine, cette même cochenille, combinée aux vagues de chaleur et au déficit pluviométrique, a fait chuter la récolte 2026 de près de 70 % dans certaines régions productrices — un signal d’alarme pour les producteurs algériens.
Au-delà du fruit frais : un potentiel de transformation
Si le marché du fruit frais domine encore largement la consommation estivale, la transformation constitue un relais de croissance de plus en plus regardé. L’huile de pépins de figue de Barbarie, prisée par l’industrie cosmétique pour ses vertus anti-âge, peut atteindre des prix très élevés à l’export, alors qu’il faut près d’une tonne de pépins pour produire un seul litre. À Souk Ahras, la production d’huile est passée de 1.000 à 7.000 litres entre 2018 et 2019, un exemple parmi d’autres de la valorisation croissante de ce fruit longtemps considéré comme secondaire.
Un fruit populaire, une filière à consolider
Trois décennies après ses débuts modestes sur les marchés, la figue de Barbarie s’impose durablement comme le fruit emblématique de l’été algérien : accessible, résistant à la sécheresse, générateur de revenus dans des zones rurales longtemps délaissées. Reste à structurer sa commercialisation, encore très informelle, et à protéger les plantations face à la menace phytosanitaire — deux chantiers qui conditionneront la pérennité de cette filière dans les années à venir.

