Électricité : « les Algériens habitent des passoires thermiques énergétivores »

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Coupure d'électricité en Algérie

Depuis le black-out du 14 au 15 juillet dernier, qui a plongé seize wilayas de l’Est dans le noir, Sonelgaz opère des délestages quotidiens sur une grande partie du Nord du pays. Le réseau national ne parvient plus à absorber ses propres pointes de consommation estivale.

Ce scénario n’est pourtant une surprise pour personne. Dès 2012, un pic historique de près de 9 000 mégawatts avait déjà poussé Sonelgaz à reconnaître qu’elle ne pouvait pas suivre indéfiniment la course à la demande, et à appeler à la rationalisation. Plus récemment, en juin 2026, Mohamed Zighed, enseignant-chercheur à l’Institut algérien du pétrole, rappelait devant le Club Energy que l’efficacité énergétique constitue « le levier le plus rentable pour répondre aux défis énergétiques du pays ».

Un mois plus tard, le réseau craquait. Ce que ces alertes répétées désignaient sans le dire assez fort, c’est un chantier resté en friche depuis vingt ans : l’isolation thermique des millions de logements livrés depuis l’ère Bouteflika.

Une décennie de records battus

Le pic de demande électrique est passé de 19 543 mégawatts en 2024 à 20 628 mégawatts en 2025, puis à 21 378 mégawatts le 13 juillet dernier — un quasi-doublement par rapport à la consommation de base du pays, qui oscille entre 10 000 et 11 000 MW le reste de l’année. Cette pointe n’est pas répartie également entre les secteurs. Le résidentiel pèse à lui seul plus de 42 % de la consommation électrique nationale, loin devant l’industrie (35 %) et le tertiaire. Autrement dit, ce n’est pas l’appareil productif qui met le réseau à genoux chaque été, mais le logement.

Le climatiseur, nouvelle variable d’ajustement du réseau

Le taux d’équipement des ménages en climatiseurs est passé de 13,8 % en 2008 à 31,5 % dès 2011, et n’a cessé de croître depuis. Le Commissariat aux énergies renouvelables et à l’efficacité énergétique impute explicitement à cet usage « excessif » de la climatisation le quasi-doublement de la consommation résidentielle et tertiaire entre 2010 et 2019. C’est précisément ce constat qui avait justifié, dès 2016, le lancement d’un programme national d’efficacité énergétique faisant de l’isolation du bâti un axe stratégique — sur le papier.

Le rendez-vous manqué de la réglementation thermique

L’Algérie n’a pourtant pas manqué d’outils réglementaires : les DTR C3-2 et C3-4, qui encadrent respectivement les déperditions de chauffage et les apports de climatisation, existent depuis les années 1990 et ont été révisés en 2016. Leur application intégrale promettait 20 à 30 % d’économies sur la facture de chauffage, et jusqu’à 40 % dans certaines simulations.

Le programme national visait l’isolation thermique de 100 000 logements neufs par an à l’horizon 2030. Dans les faits, la filière ne parvient à en traiter que 10 000, soit un dixième de l’objectif. Si cet effort avait été mené à l’échelle prévue depuis dix ans, une réduction de l’ordre  de 20 % de la consommation électrique domestique en période de pic n’aurait rien eu d’irréaliste — un gain qui aurait suffi, à lui seul, à éviter la crise des délestages actuelle et à repousser de plusieurs années la prochaine.

Isolation : le grand écart entre logement libre et logement public

Comment expliquer un tel décalage ? Du côté des professionnels, on avance d’abord l’urgence chronique des programmes de livraison : construire vite, pour résorber le déficit de logements, a longtemps prévalu sur construire isolé. « les Algériens habitent aujourd’hui majoritairement des passoires thermiques parce que pendant trop longtemps il fallait livrer vite et en masse conformément à des cahiers des charges qui négligeaient l’isolation thermique » épilogue un architecte associe dans un bureau d’études privé .  

La faiblesse structurelle de la filière industrielle des matériaux isolants s’est ajoutée au tableau : « sa capacité de production reste très en-deçà des besoins et nos clients ne veulent pas de goulots d’étranglement dans la réalisation. Ils sacrifient souvent l’isolation thermique en premier ». Certains promoteurs privés ont pourtant démontré que l’équation est soluble : [un promoteur de l’Ouest du pays a généralisé il y a près de quinze ans les panneaux isolants sur l’ensemble de ses programmes en maîtrisant ses coûts de fabrication.

Mais cette marge de manœuvre n’existe pas dans le logement social, participatif ou AADL, où des grilles de prix rigides, fixées par l’État, ne laissent aucune place à l’intégration d’un surcoût d’isolation, même faible, dans le prix de sortie du logement.

Tunisie et Maroc ont pris de l’avance

La comparaison régionale est peu flatteuse pour l’Algérie, certes servi par son confort d’important producteur de gaz. La Tunisie, en butte a une grave crise de fourniture électrique,  a rendu sa réglementation thermique obligatoire pour le tertiaire dès 2008, puis pour le résidentiel dès 2009. Le Maroc, avec son Règlement Thermique de Construction entré en vigueur en 2014 et exigé au stade du permis de construire, vise une réduction de 14 % de la consommation énergétique du bâtiment à l’horizon 2030, avec des économies annuelles estimées à 25 kWh/m²/an à Agadir et jusqu’à 116 kWh/m²/an à Ifrane.

Sur trente ans, le Maroc table sur un gain cumulé d’environ 20 millions de tonnes équivalent pétrole, soit près de cinq fois la consommation annuelle actuelle de tout son secteur du bâtiment.

Des solutions éprouvées, conformes aux engagements climatiques

Ailleurs, les leviers qui ont fonctionné combinent obligation réglementaire et financement massif. En France, le dispositif MaPrimeRénov’ a soutenu, sur le seul troisième trimestre 2025, plus de 230 000 logements en rénovation, pour 1,85 milliard d’euros d’aides publiques générant 4,2 milliards d’euros de travaux — soit environ 8 000 euros d’aide moyenne par logement.

En Allemagne, la loi sur l’énergie des bâtiments impose désormais à tout acquéreur d’un bien ancien de réaliser, sous deux ans, l’isolation des combles et le remplacement des chaudières les plus anciennes, avec des prêts bonifiés de la banque publique KfW pouvant atteindre 150 000 euros par logement.

Le point commun de ces politiques : elles traitent l’isolation non comme une option de confort, mais comme une infrastructure énergétique à part entière — au même titre qu’une centrale électrique. C’est ce choix que l’Algérie n’a toujours pas fait, et qu’elle paie aujourd’hui, wilaya après wilaya, à chaque pic de chaleur.

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