Un bureau d’Alger sous la pluie de mars. Un garage à Laghouat. Une voiture qui sillonne la périphérie de la capitale. Trois femmes, trois métiers que personne ne leur avait réservés.
Ce matin-là, la pluie tambourinait sur les vitres du siège de Kahraba Center, (Zone Industrielle Oued Smar), à Alger. Noor el Dounia Abdi, 24 ans, était assise derrière son bureau comme n’importe quel chef d’entreprise reçoit un visiteur, les dossiers du jour ouverts, un thé qu’elle n’a pas eu le temps de finir. L’entreprise distribue du matériel électrique et informatique pour des chantiers de bâtiment et des projets de réseaux, avec un catalogue de grandes marques européennes et américaines, de Schneider Electric à GE Lighting en passant par ABB, Legrand ou Nexans.

Sa clientèle est aussi diverse que son catalogue. Les particuliers viennent chercher du matériel ou faire appel à ses services pour des travaux d’installation. Les entreprises de réalisation et les promoteurs immobiliers s’approvisionnent pour leurs chantiers. Et puis il y a les clients qu’on n’attendrait pas forcément dans le carnet d’une entreprise dirigée par une femme de 24 ans. «Nous vendons aussi pour des entreprises qui sont des clients finaux comme Cosider et Sonatrach, y compris leurs filiales, le ministère des Affaires étrangères et celui de l’Agriculture», dit-elle sans emphase particulière. Des références qui se vérifient dans les réalisations : le stade de Douéra, le métro d’Alger, Garden City, le Centre international des conventions lors du sommet arabe de novembre 2022, la cimenterie ECDE de Chlef, le projet immobilier Le Patio.
Elle est la première à dire qu’elle n’aurait pas bâti tout cela seule. Son père s’occupe de la comptabilité. Ses parents ont été, dès le départ, partie prenante de l’aventure. Ce n’est pas un détail anecdotique. L’ANADE, anciennement ANSEJ, n’affiche qu’un taux de 11 % de projets féminins financés, concentrés principalement dans les services et les professions libérales, tandis que l’ANGEM a accordé 63,28 % de ses crédits à des femmes, soit 611.420 projets financés. Le microcrédit atteint les femmes, le financement de croissance beaucoup moins. Dans cet environnement, le soutien familial fait souvent ce que les dispositifs publics ne font pas.
Son entreprise emploie une vingtaine de personnes, et de plus en plus de femmes frappent à sa porte pour apprendre le métier. Elle confie avoir un autre projet en chantier, un livre, «pour partager mon expérience avec les femmes qui veulent faire ce métier». Le commerce, lui, n’attend pas l’écriture.
«Les étrangers étaient moins réceptifs»
Ce qui frappe dans le récit de Noor, c’est moins la précocité que la géographie des résistances. En Algérie, elle dit avoir été plutôt bien accueillie. «Les Algériens, contrairement aux idées reçues, m’accueillaient avec plaisir et étaient plutôt fiers de me voir, en tant que femme, les concurrencer», raconte-t-elle. L’hostilité, elle l’a trouvée ailleurs.
Avec les partenaires turcs, chinois, allemands et britanniques, le tableau était différent. «En me voyant venir, ils avaient du mal à accepter qu’une femme, de surcroît très jeune, puisse être une cheffe d’entreprise, et d’autant plus dans l’électricité», poursuit-elle. Il a fallu négocier, non pas sur les prix ou les délais, mais sur la légitimité elle-même. Elle a négocié. Elle a obtenu les marchés.
Mais ce front-là est aujourd’hui derrière elle. Celui qui l’occupe est d’une autre nature, administrative et réglementaire. Kahraba Center est une entreprise de prestation de services. Or, depuis juillet 2025, les entreprises de services sont exclues du droit d’importer directement, contraintes d’ouvrir un second registre de commerce spécifiquement dédié à l’importation. La note de l’ABEF du 9 juillet 2025 a imposé la présentation d’un programme prévisionnel d’importation pour toute domiciliation bancaire, un document visé par le ministère du Commerce extérieur avant toute opération.
Concrètement, pour importer le matériel que ses clients exigent, Noor ne peut plus le faire directement. Certains équipements, comme les onduleurs, sont devenus très difficiles à obtenir sur le marché local. Le produit fabriqué en Algérie ne tient pas six mois, dit-elle. Résultat, deux ou trois clients perdus, faute de pouvoir garantir la qualité du matériel fourni. Pour contourner la restriction, elle passe désormais par des sociétés d’importation tierces. Ce n’est pas sans coût : elle ne contrôle plus sa chaîne d’approvisionnement, ni les délais, ni la conformité des produits livrés.
Depuis le 9 juillet 2025, toute importation de services nécessite une autorisation préalable du ministère du Commerce extérieur avant toute domiciliation bancaire. La mesure vise à contenir les sorties de devises. Pour Noor, elle signifie concrètement qu’elle ne sait plus ni quand ni dans quel état son matériel arrivera.
«On se passe de la théorie, la pratique est le maître-mot»
Hadda Djeghidal a choisi un chemin qui ne figure dans aucune statistique de l’entrepreneuriat féminin. Ingénieure d’État en mécanique, diplômée de l’université de Laghouat en 2011, elle avait envoyé des dizaines de candidatures dans les mois qui suivirent. Aucune n’avait abouti. Elle s’était alors présentée à la porte d’un garage automobile du quartier, son diplôme dans une pochette plastique, et avait demandé à travailler. La porte s’était ouverte.

Ce n’était pas un acte de bravoure. C’était une décision pratique, prise par une femme qui voulait exercer son métier et qui avait compris que personne ne viendrait le lui proposer. Le CREAD relève que le poids de l’entrepreneuriat féminin par rapport à l’entrepreneuriat global est passé de 20,1 % en 2004 à seulement 11,4 % en 2018, malgré une progression de 60,1 % du nombre de femmes entrepreneurs entre 2003 et 2018. Une ingénieure en mécanique qui se présente à la porte d’un garage faute d’avoir trouvé preneur sur le marché du travail illustre ce que les chiffres ne capturent pas : des qualifications qui s’écoulent ailleurs que là où on les attend.
Plusieurs années plus tard, l’atelier fonctionne différemment depuis qu’elle y travaille. Elle a introduit le diagnostic par scanner, une technologie que ses collègues plus anciens n’utilisaient pas. Son patron, Larbi Toual, décrit son atelier comme un «véritable laboratoire» depuis son arrivée, et loue ce qu’il appelle son «assiduité, sa ponctualité et sa maîtrise du travail». L’Agence de presse algérienne la présente comme la première femme mécanicienne automobile de la wilaya.
Hadda Djeghidal ne se présente pas comme une pionnière. Elle parle de ses clients, de ses outils. «Mes connaissances en mécanique-auto n’ont cessé de s’étoffer en côtoyant les mécaniciens hommes, dont certains, bien que n’ayant que le niveau de technicien, détiennent de grandes capacités dans ce métier», confie-t-elle. Une femme qui regarde ses collègues masculins sans les considérer comme des adversaires, et qui apprend d’eux sans complexe.
«C’était moi qui ai dû lui dire que je refusais de les conduire»
Le troisième visage de cette Algérie en mouvement se trouve derrière un volant. Leila, la trentaine, célibataire, est conductrice sur la plateforme Heetch. Ingénieure en génie civil de formation, elle n’a pas trouvé de poste dans sa spécialité. Fille unique, elle ne voulait pas vivre aux crochets d’une retraite parentale qui «leur suffit à peine». Une étude publiée en 2024 sur les secteurs de l’artisanat et des services révèle que plus de 72 % des aides octroyées aux femmes par les dispositifs publics se concentrent sur trois secteurs d’activité seulement. Le génie civil n’en fait pas partie.
«J’ai commencé en conduisant quelqu’un de ma famille chez le médecin. Je me suis dit pourquoi pas», raconte-t-elle. Elle reconnaît le côté «un peu cliché» de la situation, avant d’ajouter que c’est précisément «la réalité de beaucoup de jeunes Algériennes qui veulent s’en sortir seules».
Ce choix comporte une part de risque que Leila a mesuré avant de se lancer. Les chauffeurs utilisant des applications comme Heetch, Yassir ou InDrive s’exposent à une amende, voire à la mise en fourrière de leur véhicule, leur activité n’étant reconnue officiellement ni par le ministère des Transports ni par celui du Commerce. Yassir a levé 193 millions de dollars en sept ans, une performance que le New York Stock Exchange a affiché sur son plancher lors de la série B de novembre 2022. La startup la plus valorisée d’Afrique du Nord opère dans un pays où ses chauffeurs n’ont toujours aucun statut légal. Lors d’une séance à l’APN, le ministre de l’Intérieur et des Transports, Saïd Sayoud, a confirmé qu’un projet de loi encadrant l’activité VTC est au niveau du Secrétariat général du gouvernement. Aucun texte n’a encore été adopté.
Leila en a fait l’expérience directement. Elle a été contrôlée deux fois par des policiers qui lui ont demandé ses papiers. À chaque fois, elle a présenté ses documents, expliqué, attendu. Elle est repartie sans verbalisation. Pour limiter les risques, elle avait pris l’habitude de demander à ses clients de s’installer à l’avant, côté passager. «À l’arrière, c’est trop évident», dit-elle. Un client assis derrière une conductrice, le schéma est immédiatement lisible pour n’importe quel policier. Assis à l’avant, le trajet ressemble à autre chose. Ce petit arrangement dit, mieux que n’importe quel chiffre, ce que signifie exercer une activité sans statut légal au quotidien.
Pour Leila, ce vide juridique s’ajoute à une autre forme d’exposition, celle que son genre lui impose. Les esprits récalcitrants, elle en a croisé. Un jour, elle répond à une requête. À l’autre bout du fil, une cliente, et en arrière-fond, une voix masculine qui gronde. «C’est une femme qui t’a répondu ? C’est elle Heetch ?» La cliente confirme. L’homme commence à fulminer. Leila tranche avant lui. «C’était moi qui ai dû lui dire que je refusais de les conduire et qu’elle devait refaire sa requête. Elle tomberait très certainement sur un homme.»
Elle travaille uniquement de jour, dans le centre et la périphérie d’Alger. Un périmètre choisi, pas subi. Les femmes commerçantes inscrites au registre du commerce ont atteint 218 486 à la première semaine de mars 2026, contre 159.807 fin 2019, soit une progression de 37 % en six ans, représentant 9 % du total des commerçants inscrits au CNRC. Leila ne figure dans aucun de ces registres. Elle travaille sous statut de prestataire sur une plateforme numérique, dans un espace que les statistiques officielles de l’entrepreneuriat féminin ne savent pas encore mesurer. Comme Noor derrière son bureau de la ZI Oued Smar, comme Hadda dans son atelier de Laghouat, elle n’a pas choisi son activité pour démontrer quoi que ce soit.
Ce reportage a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Assafir Al-Arabi, BabelMed, Mada Masr, Maghreb Émergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.


