L’Algérie veut former 50 000 spécialistes en intelligence artificielle d’ici 2030. Le chiffre a été révélé en septembre, deux mois à peine après qu’un objectif de 30 000 avait été annoncé en juillet, soit une révision de +66 % en huit semaines, selon l’étude sur la transformation digitale et l’IA en Algérie publiée par le consultant Arnault Chatel, formateur qui a déjà dispensé des formations dans plusieurs écoles et instituts algériens sur les sujets de l’IA et de la transformation numérique.
Pendant ce temps, une question plus simple reste sans réponse. Combien d’entreprises algériennes utilisent déjà l’IA ? Ni les banques, ni l’énergie, ni la distribution ne le disent “parce que personne ne le leur demande”. C’est le constat le plus net de l’étude d’Arnault Chatel : aucune donnée publique n’existe à ce sujet.
Ce qu’on sait, et ce qu’on ne sait pas
Côté grand public, l’étude cite le rapport de diffusion de l’IA de Microsoft (éditions de janvier et de mai 2026) : 13,2 % des Algériens âgés de 15 à 64 ans ont utilisé un outil d’IA générative au premier trimestre 2026, contre 11,3 % un an plus tôt. Un adulte sur huit. Chatel précise dans son étude que ce chiffre porte sur l’ensemble de la tranche d’âge et non sur les seuls actifs.
Côté entreprises, quasiment rien, ou presque. L’étude recense quatre cas, pas un de plus. Ooredoo Algérie fait fonctionner depuis 2020 une plateforme qui choisit, pour chaque client, le canal et le message les plus pertinents ; le fournisseur de la solution, cité dans l’étude, revendique un doublement du chiffre d’affaires issu du marketing client. On note, dans ce contexte, que lors de l’Africaine Digital Summit, l’opérateur télécom Djezzy a également présenté au grand public un outil de réponse automatisée basé sur l’IA.
La Banque nationale algérienne (BNA) a ajouté un chatbot et des recommandations personnalisées à sa banque digitale en 2024, selon l’étude. Les trois opérateurs mobiles planchent avec l’ENSIA sur la prédiction de la congestion du réseau. Et dans le domaine de la santé, l’étude signale que des médecins utilisent déjà l’IA en cardiologie et en radiologie, sans protocole standardisé.
L’étude présente deux perspectives : la première suggère que l’adoption de l’IA est encore à ses débuts. La seconde, que Chatel considère plus probable, indique que l’IA est déjà présente mais invisible, utilisée par des employés via des outils grand public sans encadrement ni formation, souvent à l’insu de leur hiérarchie. Il désigne cela comme le « shadow AI » dans son étude.
Dans les commentaires sous l’étude de Chatel, un consultant spécialisé dans la mise en œuvre de l’IA pour les entreprises apporte un témoignage de terrain qui va dans le même sens : tant qu’il n’existe pas d’infrastructure d’IA interne, écrit-il, les données sensibles finissent, dans la grande majorité des cas, par transiter par des outils tels que Claude ou ChatGPT.
Un cadre légal qui regarde ailleurs
L’étude évoque la loi 25-11, adoptée le 24 juillet 2025, relative à la protection des données. Elle exige que toute violation soit signalée dans un délai de cinq jours. Cependant, cette loi ne concerne que les systèmes déclarés par l’entreprise, et non un employé qui partage un document interne via une interface de chat pour gagner du temps.
L’écart se lit dans les classements que le rédacteur de l’étude compile : l’Algérie se classe 96e sur 195 au Government AI Readiness Index d’Oxford Insights (2025), loin derrière ses progrès en matière d’infrastructures pures, soit 15 places gagnées à l’indice de développement des TIC de l’UIT la même année. En conclusion, le réseau avance plus vite que la gouvernance.
Ce qui manque
Ni le ministère du Numérique ni le patronat n’ont mené d’enquête sur l’utilisation effective de l’IA dans les entreprises algériennes. Cet oubli est d’ailleurs identifié par Chatel comme l’angle mort principal de son étude. Tant que ce chiffre manque, la stratégie nationale IA reste sans repères sur son terrain le plus tangible : celui où l’IA influence déjà, que ce soit positivement ou négativement, sans que personne n’en recense les effets.


