Entre la pénurie mondiale d’adresses IPv4, les retards dans l’adoption de l’IPv6 et les batailles géopolitiques pour le contrôle des ressources numériques africaines, le pays doit réagir rapidement, et ne peut plus se permettre de rater ce virage.
Une pénurie mathématique : l’asphyxie de l’IPv4
Le constat est implacable et les chiffres parlent d’eux-mêmes. Les adresses IPv4, ce protocole historique qui permet d’identifier chaque appareil sur Internet, sont en voie de disparition. À l’échelle mondiale, les quelque 4,3 milliards d’adresses initiales sont épuisées, et l’Afrique fait face à une crise imminente. Arthur Carindal N’guessan, Responsable du développement des parties prenantes chez AFRINIC (le registre régional africain), tire la sonnette d’alarme : « Il ne reste que 663 000 adresses IPv4 dans la corbeille pour toute l’Afrique ».
Pour l’Algérie, la situation est particulièrement tendue. Le pays ne dispose aujourd’hui que d’environ 4 millions d’adresses IPv4 pour une population de plus de 47 millions d’habitants. « Grosso modo, une adresse IPv4 serait partagée par 10 utilisateurs ou entreprises, ce qui impacte naturellement la qualité de service », souligne M. N’guessan.
Ce partage intensif, techniquement appelé NAT (Network Address Translation), est une bombe à retardement pour la cybersécurité. L’expert d’AFRINIC avertit sans détour les entreprises algériennes : « Il suffit qu’une seule adresse de votre bloc soit blacklistée aux États-Unis ou ailleurs, et l’ensemble du bloc continu devient non fonctionnel ». Pour garantir un réseau sécurisé et de qualité, le ratio idéal devrait être d’au moins une adresse par utilisateur ou par service.
L’IPv6, “chaque grain de sable” pour nourrir l’innovation
Face à cette impasse, le passage à l’IPv6 n’est plus une option. Cedrick Mbeyet, Manager chez AFRINIC, est catégorique : « L’IPv6 ne doit pas être juste une nécessité, c’est indispensable pour la transformation digitale ». Pourtant, le décalage est immense. Si, au niveau mondial, 50,10 % des utilisateurs accèdent déjà aux services de Google via l’IPv6 en natif, l’Algérie affiche un taux d’adoption d’à peine 0,9 % (soit < 1 %), bien en deçà de la moyenne africaine estimée à 7 %.
Or, les projets d’envergure se multiplient en Algérie. Ali Kahlane, président de l’Ipv6 Forum Algeria, faisant partie du consortium international IPv6 forum, rappelle que malgré les retards liés à la “décennie noire”, l’Algérie connaît depuis 2018 une « accélération extraordinaire » en matière de numérisation. Il illustre le potentiel vertigineux de l’IPv6 : « Avec cette masse d’adresses IP, on peut adresser chaque grain de sable dans le monde ».
Ce besoin massif d’adressage est crucial pour les 15 000 start-up algériennes, le déploiement de la 5G, et surtout l’Internet des Objets (IoT). Sidali Zerouki, Ministre de la Poste et des Télécommunications, illustre cette gourmandise numérique avec le mégaprojet agricole en cours : « Dans le projet Baladna, il y a 2 700 vaches laitières connectées avec des objets connectés. Si chaque objet a son adresse […] le tiers est parti ! ». Si demain chaque citoyen possède un ordinateur, un smartphone et une montre connectée, la demande explosera. Le ministre insiste : « Idéalement, […] chaque objet a son adresse IP pour que l’on puisse identifier où est le problème avec exactitude » en cas d’incident.
Un enjeu géopolitique de souveraineté : défendre l’Afrique
L’appropriation des ressources Internet dépasse largement le cadre technique ; c’est une guerre de souveraineté. Le ministre Sidali Zerouki prévient que ces ressources numériques sont « plus importantes que l’or, que l’uranium et autres matières rares ». Il dénonce avec virulence les tentatives de pillage par des entités extérieures au continent qui s’accaparent des adresses africaines à des fins lucratives : « Une entreprise qui est venue de l’extérieur […] a falsifié les élections. Elle a installé des membres au niveau de l’Afrique pour pouvoir dérober des adresses IP et les revendre […] en Europe ou aux États-Unis », allant jusqu’à acheter plus de 800 procurations. Face à ces prédateurs, le ministre martèle : « Nous sommes confiants que ce qui appartient à l’Afrique restera en Afrique ».
Mais pour se défendre, l’Algérie doit peser politiquement au sein d’AFRINIC. Actuellement, le pays souffre d’un manque criant de représentativité avec seulement 14 ou 15 organisations membres. Un chiffre dérisoire quand on sait que d’autres pays africains, avec un PIB inférieur, comptent parfois 50, 100, voire 300 adhérents. Ce faible poids a empêché l’Algérie de proposer un candidat au conseil d’Administration l’année passée. Arthur Carindal N’guessan exhorte les acteurs algériens à rejoindre le processus d’élaboration des politiques (PDP) de l’organisation : « Si vous n’êtes pas là, comme on le dit chez nous en Afrique, les absents ont toujours tort […] Vous allez vous réveiller le matin, et vous aurez une politique devant votre porte définie pendant que vous dormiez ». Et de rappeler : « Afrinic vous appartient, c’est votre business ».
Infrastructures critiques : L’urgence d’un trafic local et sécurisé
La souveraineté numérique passe également par l’indépendance de l’infrastructure physique et logique. Cedrick Mbeyet pointe du doigt une autre vulnérabilité majeure : l’absence officielle de Point d’Échange Internet (IXP) en Algérie. Ce manque maintient le score de résilience Internet du pays à seulement 43 %. Sans IXP, le trafic entre deux utilisateurs locaux transite souvent par l’étranger. « L’objectif, c’est de garder le trafic local en local », explique M. Mbeyet. Héberger ses données à l’étranger pour des raisons de facilité technique est un piège : « Une fois que le trafic sort de l’Algérie, vous n’avez pas de contrôle. […] Vos données sont soumises à une législation qui n’est pas la législation algérienne. »
Parallèlement, la sécurité du système de noms de domaine (DNS) doit être renforcée via le protocole DNSSEC, conçu pour empêcher les piratages et les déroutements de trafic. Bien que l’Algérie gère un excellent volume de plus de 20 000 domaines en “.dz”, la réalité de leur protection est inquiétante : « Il n’y a pas plus de 1 % de domaines ou de sites web en .dz qui sont protégés par DNSSEC ».
Le plan d’action : vers une date butoir stricte
Le diagnostic est posé, les solutions sont connues, place désormais à l’exécution. AFRINIC propose son programme d’accompagnement “Government IPv6 Accelerator” pour aider les institutions à réaliser un déploiement autonome, depuis l’audit des réseaux jusqu’à la mise en place d’une “double pile” (IPv4/IPv6).
Mais la véritable étincelle devra être politique. Conscient de l’urgence, le ministre Sidali Zerouki a plaidé en faveur des entreprises pour adhérer à l’Afrinic et probabelement une défiscalisation pourra être appliper pour soutenir les entreprises algériennes”. Il a également appelé à mettre fin aux tergiversations pour instaurer une discipline nationale, surtout pour “fixons une date limite comme ce qui s’est passé pour la 3G, la 4G et la 5G […] Disons juin 2027, où chaque acteur clé devra passer à l’IPv6 ! ».


