À Tunis et dans sa banlieue, la crise de l’eau ne se résume plus aux rayons vides des grandes surfaces. Dans certains quartiers, l’eau courante disparaît pendant plusieurs jours. Dans d’autres, elle continue de couler, mais la défiance envers sa qualité pousse les habitants à chercher désespérément des bouteilles. Avec la canicule et les coupures répétitives d’électricité, l’accès à l’eau est devenu une épreuve quotidienne pour de nombreux Tunisiens.
À Laaouina, dans le Grand Tunis, Houda n’a pas connu de coupure d’eau courante. Mais cela ne signifie pas que la crise l’épargne. Depuis plusieurs semaines, trouver des bouteilles d’eau relève du parcours du combattant.
« Lorsque les camions arrivent dans les grandes surfaces, les gens accourent. Les files deviennent énormes et le nombre de packs autorisés par client est limité », raconte-t-elle.
La scène est devenue familière dans plusieurs quartiers : des consommateurs attendent l’arrivée des camions pour tenter de constituer quelques réserves. Dans certaines grandes surfaces, les stocks sont rapidement épuisés. Les enseignes ont d’ailleurs été contraintes de rationner les ventes face à la tension sur l’approvisionnement.
La situation a parfois dégénéré. Des images relayées sur les réseaux sociaux montrent des citoyens bloquant la route à un camion transportant des bouteilles d’eau, illustrant la tension croissante autour d’un produit devenu essentiel.
« Je fais bouillir l’eau du robinet »
Au centre de Tunis, Yahia a choisi une autre solution. Puisque les bouteilles deviennent difficiles à trouver, il fait bouillir l’eau du robinet avant de la consommer.
Son geste traduit surtout une défiance installée depuis longtemps chez une partie de la population envers l’eau distribuée par le réseau public.
Pourtant, les autorités tunisiennes assurent que l’eau distribuée par le réseau public est potable. La SONEDE affirme effectuer des contrôles réguliers à travers ses laboratoires. Selon Fayçal Naïmi, chef du service de contrôle de la qualité de l’eau au laboratoire central de Ghedir El Golla, 58 661 échantillons ont été analysés en 2025, parmi lesquels 1,6 % ont été jugés non conformes aux normes tunisiennes. Ces prélèvements concernent notamment l’eau brute, l’eau du robinet et l’eau stockée dans les réservoirs.
Le 1er septembre, l’Instance nationale de sécurité sanitaire des produits alimentaires (INSSPA) a à son tour affirmé que l’eau distribuée par le réseau public était conforme aux normes sanitaires et propre à la consommation.
Mais sur le terrain, le discours officiel peine à effacer les doutes. Une habitante de Tunis raconte ainsi avoir vu couler de l’eau accompagnée d’une mauvaise odeur. Elle s’indigne de voir les responsables chercher à convaincre les Tunisiens de boire l’eau du robinet alors que, selon elle, l’expérience quotidienne de certains habitants est bien différente.
À Carthage, un autre habitant décrit une eau qui, à certains moments, sort du robinet avec une coloration rougeâtre, qu’il associe à la présence de terre.
« Je n’ai même plus le luxe de prendre une douche »
Pour Ghada, qui vit dans la banlieue de Tunis, le problème est encore plus concret : chez elle, l’eau courante peut disparaître pendant plusieurs jours. Avec la chaleur, les conséquences deviennent particulièrement difficiles à supporter.
« Avec la chaleur et la transpiration, je n’arrive même plus à sortir de chez moi. Je n’ai pas le luxe de prendre une douche », raconte-t-elle.
La crise touche également les gestes les plus élémentaires du quotidien. Dans son entourage, Ghada rapporte que certains habitants en viennent à limiter leurs passages aux toilettes, faute d’eau disponible.
La pénurie ne concerne donc plus seulement la consommation. Elle touche l’hygiène, le confort et les besoins les plus basiques des ménages.
Cette situation intervient après plusieurs semaines de fortes températures, qui ont fait bondir la demande en eau. Dans le même temps, les coupures d’électricité se sont multipliées. Les professionnels du secteur avaient évoqué un déséquilibre entre l’offre et la demande, aggravé par la canicule.
Une crise qui dépasse les bouteilles
La pénurie d’eau minérale n’est ainsi que la partie la plus visible d’une crise beaucoup plus large. Fin août, les autorités ont dû mobiliser l’armée, la garde nationale et la protection civile pour assurer des distributions d’eau potable par citernes dans plusieurs régions touchées par les coupures. Des stocks importants d’eau embouteillée auraient également été découverts dans des entrepôts irréguliers et saisis afin d’être remis sur le marché.
Le ministère du Commerce a, de son côté, annoncé l’injection de neuf millions de bouteilles de 1,5 et 2 litres dans les circuits de distribution du Grand Tunis pour tenter de répondre à la pénurie.
Dans les grandes surfaces, l’ampleur de la demande donne la mesure de la panique. Selon le président de la Chambre syndicale des grandes surfaces, l’eau minérale a représenté entre 85 % et 90 % du total des ventes des grandes surfaces durant les quatre premiers jours d’une opération intensive d’approvisionnement. Le stock national régulateur d’eau minérale était, selon lui, épuisé depuis la mi-juillet.
Mais derrière les chiffres et les opérations d’urgence, les témoignages racontent une autre réalité : celle d’une population qui ne sait plus toujours quand l’eau va revenir, où trouver une bouteille, ni quelle eau elle peut réellement boire.
La crise de l’eau s’est également invitée dans la rue. Des manifestations ont été organisées dans plusieurs régions pour dénoncer les coupures et les difficultés d’approvisionnement. En juillet, l’Observatoire tunisien de l’eau avait recensé 34 mouvements de protestation liés à la crise, contre 23 en juin.
En pleine canicule, l’eau est devenue en Tunisie bien plus qu’un produit manquant dans les rayons des supermarchés. Pour une partie de la population, elle est désormais au cœur d’une bataille quotidienne : trouver de quoi boire, se laver, cuisiner et simplement vivre normalement.



