Algérie : la course à la souveraineté hydrique, entre gigantisme et impensé de la demande

L'Algérie investit des milliards de dollars dans le dessalement et les barrages pour sécuriser son eau. Mais entre 30 et 40 % de cette production se perd encore dans des réseaux vétustes, et la question de la demande reste largement ignorée.

Said Merad
10 min de lecture
La station de dessalement Cap Djinet 2 à Boumerdès, inaugurée en mars 2025. L'installation produit 300 000 mètres cubes d'eau potable par jour. ©Ministère de l'énergie

L’Algérie a longtemps présenté son déficit hydrique comme une fatalité climatique. Elle en fait désormais un motif d’investissement et de souveraineté. Le pays compte 19 grandes stations de dessalement, capables de produire environ 3,7 à 3,8 millions de m³ par jour, soit autour de 40 à 42 % des besoins en eau potable selon les chiffres communiqués par les autorités et les opérateurs du secteur. L’objectif affiché est de porter cette couverture à près de 60 % d’ici 2030, grâce à un programme qui pourrait porter le parc à 25 ou 28 stations et la capacité globale à environ 5,5-5,6 millions de m³ par jour.

L’année 2026 a offert un répit aux réserves conventionnelles. Les précipitations exceptionnelles de l’hiver ont porté le volume stocké dans les barrages à 4,6 milliards de m³ et le taux de remplissage à 59,55 % à la mi-mai, selon l’Agence nationale des barrages et transferts. Ce résultat est réel, mais il ne constitue pas une assurance contre les prochains épisodes de sécheresse : il rappelle surtout la forte volatilité d’un système dépendant de pluies irrégulières.

La baisse des stocks au cours de l’été devrait d’ailleurs inciter à la prudence. Les réserves ont reculé après le pic printanier sous l’effet des prélèvements, de l’évaporation et de la demande saisonnière. Une bonne année hydrologique ne transforme pas un système vulnérable en système durable.

Le dessalement, une solution nécessaire mais coûteuse

Le dessalement est devenu la pièce maîtresse de la sécurité hydrique sur le littoral et, à terme, dans les territoires situés à l’intérieur du pays. L’enveloppe annoncée d’un milliard de dollars pour trois nouvelles stations à Tlemcen, Chlef et Mostaganem confirme cette accélération. Les pouvoirs publics y voient aussi une opportunité d’industrialisation, l’Entreprise algérienne de dessalement pilotant une partie des infrastructures et mettant en avant la montée en compétence nationale.

Mais le dessalement n’est pas une source d’eau gratuite. Il exige des investissements lourds, une consommation énergétique élevée, des réseaux de transfert et une maintenance permanente. À la facture initiale s’ajoutent les coûts d’exploitation, de renouvellement des équipements et de traitement des rejets de saumure. Le risque est de confondre souveraineté hydrique et multiplication des capacités de production : produire davantage ne règle ni les pertes dans les réseaux ni les usages inefficients.

Le choix est d’autant plus sensible que l’essentiel des grandes stations se situe sur le littoral, tandis que la promesse de desservir des zones intérieures jusqu’à 250 kilomètres implique des transferts, des ouvrages de pompage et des coûts énergétiques supplémentaires. Le modèle peut être nécessaire, mais il doit être évalué en coût complet, par mètre cube réellement livré et non par capacité nominale installée.

Barrages et transferts : le retour du grand ouvrage

En parallèle, l’Algérie poursuit le développement et l’interconnexion de son réseau hydraulique. Le pays exploite plus de 80 barrages, pour une capacité totale dépassant 8 milliards de m³, tandis que de nouveaux ouvrages et de grands transferts sont programmés. L’objectif est de connecter davantage les barrages, les forages et les stations de dessalement pour acheminer l’eau vers les zones déficitaires.

Cette interconnexion peut réduire les écarts territoriaux, mais elle ne doit pas dissimuler la fragilité de certaines infrastructures ni le coût de leur entretien. Les barrages ne sont pas de simples réservoirs : leur capacité est affectée par l’envasement, l’érosion des bassins versants et la dégradation des terres en amont. La protection des montagnes et des forêts est donc une politique hydraulique à part entière, pas une action environnementale périphérique.

La question est aussi celle de la hiérarchie des investissements. Dans un pays où les ressources budgétaires sont contraintes, chaque grand transfert doit être comparé à des options moins visibles mais parfois plus rentables : rénovation des conduites, réduction des fuites, réhabilitation de la petite hydraulique, recharge des nappes, entretien des réseaux d’irrigation et amélioration des rendements agricoles.

Les eaux usées, le gisement encore sous-utilisé

La réutilisation des eaux usées traitées constitue le troisième pilier de la stratégie. L’Algérie dispose de 234 stations d’épuration, pour une capacité théorique d’environ 1,1 milliard de m³ par an. Pourtant, seule une fraction des volumes traités est effectivement réutilisée. Les objectifs affichés sont de porter cette valorisation à 60 % des eaux usées traitées d’ici 2030 et à 70 % pour les usages agricoles d’ici 2050, avec une extension des périmètres irrigués à partir de cette ressource.

Les premières réalisations montrent le potentiel : le transfert de 60 000 m³ par jour depuis la station de Réghaïa vers le périmètre de la Mitidja orientale doit contribuer à l’irrigation d’environ 17 000 hectares. Mais l’écart entre capacité théorique, volume effectivement traité et volume réellement réutilisé reste le point faible de la politique. Une station construite ne produit pas automatiquement une eau disponible pour l’agriculture : il faut un traitement tertiaire adapté, des réseaux séparés, un contrôle sanitaire, des normes claires et des agriculteurs formés.

La réutilisation ne peut donc pas être réduite à un indicateur de volume. La question centrale est celle de la qualité de l’eau, de la sécurité des cultures, de la surveillance des sols et de la responsabilité en cas de contamination. Sans ce cadre de confiance, les eaux épurées resteront un gisement technique plus qu’une ressource agricole réellement intégrée.

Le grand angle mort : les pertes dans les réseaux

Le paradoxe de la course à l’offre apparaît ici avec le plus de netteté. L’État investit des milliards dans de nouvelles ressources. Les pertes d’eau, elles, sont encore estimées entre 30 et 40 % de la production, notamment en raison de la vétusté des conduites, des fuites et des raccordements illicites. Le département de l’Hydraulique qualifie cette situation d’inacceptable et mise sur la rénovation, la télégestion et les compteurs intelligents.

Autrement dit, une bonne part de l’eau nouvellement produite peut disparaître avant d’atteindre l’usager. Une station de dessalement supplémentaire ne remplacera jamais un réseau correctement entretenu. Or la rénovation des canalisations est moins visible politiquement : elle produit peu d’inaugurations, se mesure difficilement et suppose une gestion patiente des actifs. C’est pourtant là que se joue une partie décisive de la sécurité hydrique.

La gouvernance reste fragmentée. Plus de 300 communes gèrent encore localement la distribution, alors que l’eau exige des standards nationaux de mesure, de maintenance, de tarification et de contrôle. La restructuration de l’Algérienne des eaux et le déploiement de la télégestion peuvent améliorer la situation, mais seulement si les données de pertes, de volumes distribués et de recouvrement sont publiées de manière régulière et comparable.

L’agriculture ne peut rester le grand absent

L’agriculture consomme environ 70 % des ressources en eau disponibles. Cette proportion rend impossible une politique hydrique centrée exclusivement sur l’eau potable. Les économies les plus importantes peuvent se trouver dans l’efficience de l’irrigation : selon les estimations reprises par l’agroéconomiste Zoubir Sahli, des techniques optimales permettraient d’économiser 10 à 20 % des dotations, soit 0,5 à 1 milliard de m³ par an. Ce potentiel est comparable à celui de grands ouvrages, mais il suppose un accompagnement technique et financier des exploitants.

La stratégie agricole doit aussi intégrer la sélection variétale, la modification des calendriers de semis, l’irrigation de complément, la petite et moyenne hydraulique et le choix des cultures selon les contextes bioclimatiques. À défaut, le pays risque de sécuriser l’offre en eau tout en laissant progresser la demande agricole, notamment dans les zones où les rendements hydriques sont les plus faibles.

Le dessalement peut libérer de l’eau douce pour certains usages agricoles, mais il ne doit pas devenir le prétexte à une extension indifférenciée des superficies irriguées. Toute nouvelle allocation devrait être accompagnée d’un calcul de coût, de rendement, de valeur ajoutée et d’impact sur les nappes, les sols et les filières.

La stratégie algérienne de l’eau est cohérente dans son intention : diversifier les ressources, réduire la dépendance à la pluviométrie et sécuriser l’alimentation des populations. Mais son récit public reste dominé par les capacités nominales, les montants investis et les grands chantiers. Une politique de souveraineté hydrique devrait aussi publier les volumes réellement disponibles, les taux de pertes, le coût complet du mètre cube, la part réutilisée des eaux traitées et les économies obtenues par la réduction de la demande.

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