Incendies, pluies records : l’agriculture algérienne à l’épreuve d’un climat qui ne pardonne plus

Après la vague de feux meurtriers qui a ravagé le Nord-Est, l'agroéconomiste Zoubir Sahli plaide pour une adaptation qui ne peut plus attendre. Territorialisation des plans climat, gouvernance de l'eau, protection des montagnes, réhabilitation des campagnes.

Said Merad
18 min de lecture
Des experts appellent à réhabiliter les campagnes et à adapter les pratiques agronomiques face à l'accélération du changement climatique. (DR)
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L’hiver 2025-2026 a rempli les barrages algériens et porté la récolte céréalière à son meilleur niveau depuis 2019. Huit mois plus tard, fin août, le Nord-Est brûlait. Dans une contribution publiée par le site Les Enjeux Eco, tirée de travaux menés pour la FAO sur les politiques agricoles maghrébines à l’ère des accords climatiques, l’agroéconomiste Zoubir Sahli plaide pour une refondation de la politique agricole autour du facteur climat. Le drame de Jijel rend son propos immédiat. Le même climat qui a offert au pays une année faste a nourri les feux qui ont détruit ses forêts et ses villages.

Qui est Zoubir Sahli ?

Agroéconomiste, docteur en économie rurale et agroalimentaire de l’université de Montpellier (1983) après un master du Centre international des hautes études agronomiques méditerranéennes (IAM-CIHEAM), Zoubir Sahli a enseigné plus de deux décennies à l’université de Blida. Consultant expert indépendant spécialisé en développement agricole et rural, filières et chaînes de valeur agroalimentaires, il est l’une des signatures régulières des Enjeux Eco sur les questions de sécurité alimentaire. Engagé dans le débat associatif, membre de l’association de solidarité Touiza et du réseau d’agricultures familiales comparées en Méditerranée (RAFAC), il défend une lecture de l’agriculture algérienne par les territoires et par les acteurs de terrain.

Un été de feux après un hiver d’eau

Du 26 au 31 août, des feux d’une rare intensité ont balayé les montagnes et le littoral de l’Est algérien, attisés par des températures supérieures à 45 °C et des vents violents. Jijel a payé le prix le plus lourd, de Texenna à Ziama Mansouriah en passant par Ouled Yahia Khedrouche, mais Béjaïa, Tizi-Ouzou, Skikda, Sétif, El Tarf, Guelma, Annaba et Tébessa ont aussi été touchées. La Protection civile a recensé 329 incendies sur le territoire national entre le 26 et le 29 août, dont 123 pour les vingt-quatre dernières heures de cette période. Le 29 au matin, son directeur général, le colonel Boualem Boughalef, ordonnait le déploiement d’avions bombardiers d’eau AT-802 et B200 sur les foyers résiduels. Le 31 août encore, deux incendies restaient en cours, au village d’Agouni Teslent, dans la commune d’Aïn El Hammam, et dans la zone de Saïd Laâchaïch, à Ziama Mansouriah.

Le bilan humain officiel n’a pas bougé depuis le 26 août au soir. Le ministre de l’Intérieur, Saïd Sayoud, annonçait alors douze morts, cinq à Jijel, quatre à Béjaïa, trois à Tizi-Ouzou, et 54 blessés pris en charge à Béjaïa, dont six dans un état grave, ce qui portait à dix-huit le nombre de victimes depuis le début de l’été. Cinq jours de feu plus tard, ce chiffre n’a pas été réévalué, alors que les décomptes indépendants l’ont laissé loin derrière. Le Monde avance le 31 août, sur la base d’un décompte indépendant, 200 morts pour les wilayas de Jijel et Béjaïa, chiffre également retenu par Twala.

La commune de Djemaa Beni Habibi avait annoncé dès le 29 août un bilan provisoire de 73 victimes pour son seul territoire, dont vingt et un membres d’une même famille, en prévenant que le décompte final serait plus lourd. Le même 31 août, Jeune Afrique cite des sources proches du ministère de la Défense faisant état de 385 morts, disparus non compris. Les obsèques du 28 août à Djemaa Beni Habibi, auxquelles participait le Premier ministre Sifi Ghrieb, ont réuni plusieurs dizaines de cercueils ; le communiqué publié ensuite par le ministère ne donnait aucun bilan. Les autorités n’ont pas commenté ces écarts.

L’appareil agricole n’a pas été épargné. Des maisons et des exploitations ont été détruites, des oliviers parfois vieux de plusieurs décennies calcinés, des troupeaux entiers perdus. À Bordj Tahar, l’un des secteurs les plus durement touchés, environ 400 animaux ont péri et les habitants sont revenus sur leurs terres une fois les flammes passées. Dès la mi-juillet, avant même cette seconde vague, la Protection civile recensait des feux touchant les récoltes, les vergers et les palmeraies.

Au 20 juillet, la Direction générale des forêts évaluait à plus de 1 666 hectares la superficie parcourue depuis le début du mois, soit 356 hectares de forêts, 545 de maquis, 661 de brousse, 14 d’alfa et 89 d’arbres fruitiers et de cultures de montagne. Sur la même période de 2025, le total n’avait pas dépassé 467 hectares. Le bilan de la Protection civile arrêté au 28 juillet fait état de 1 968 incendies éteints depuis le 8 juillet, dont 667 feux de forêt, de maquis et de broussailles et 1 301 feux de récoltes, de vergers et de palmeraies, pour six morts.

Le paradoxe climatique de 2026 tient dans cette séquence. L’hiver arrosé a fait pousser une biomasse abondante qui, séchée par les vagues de chaleur de l’été, s’est transformée en combustible. L’État avait anticipé la mécanique : la campagne nationale de prévention a été avancée au 1er mai au lieu du 1er juin, et prolongée jusqu’au 30 novembre au lieu du 31 octobre, pour tenir compte de l’allongement de la période à haut risque. L’année faste a quand même alimenté le feu.

Une bonne saison ne fait pas une politique

Les chiffres agricoles, eux, sont bons. Le taux de remplissage national des barrages est passé de 33,82 % début janvier à 48,10 % à la mi-février, puis à 59,55 % à la mi-mai, soit 4,6 milliards de mètres cubes stockés selon le directeur général de l’Agence nationale des barrages et des transferts, avec une vingtaine d’ouvrages remplis à 100 %. Ce rebond des réserves hydriques se retrouve dans toute la région. La FAO prévoit une production céréalière d’environ 5 millions de tonnes, contre 4,2 millions en 2025, près de 30 % au-dessus de la moyenne quinquennale et le meilleur niveau depuis 2019. L’USDA se montre plus prudent avec 4,65 millions de tonnes, dont 3,2 millions de blé, en hausse de 7 %, et 1,35 million d’orge, en hausse de 13 %, après un démarrage sec qui avait retardé les semis dans l’Ouest.

C’est précisément ce rebond que Zoubir Sahli invite à ne pas surinterpréter. L’agriculture mondiale, rappelle-t-il en se référant au rapport Mediterra, doit nourrir une population croissante, protéger l’environnement et les ressources naturelles, et s’affranchir de la raréfaction des énergies fossiles. Un défi « encore plus vrai et plus actuel » dans les pays du Maghreb, où l’agriculture se pratique souvent dans des zones à fortes contraintes. Les incendies de l’été le rappellent brutalement. La variabilité climatique frappe dans les deux sens, excès d’eau l’hiver, excès de chaleur l’été.

Des plans climat à territorialiser

L’Algérie n’est pas démunie sur le papier. Stratégies nationales de l’environnement, plans d’action pour l’environnement et le développement durable, Plan Climat couvrant la période 2015-2050. Le problème, diagnostique l’expert, est ailleurs : ces instruments sont appliqués de manière sectorielle alors qu’ils devraient l’être à l’échelle territoriale, avec un renforcement de la coordination intersectorielle.

La recommandation arrive au bon moment. Alger a déposé en juin 2026 sa Contribution déterminée au niveau national actualisée, annoncée officiellement le 3 août par la ministre de l’Environnement, Kaouther Krikou. Le document chiffre à 23,94 milliards de dollars sur 2026-2035 le besoin de financement conditionnel, dont 9,84 milliards pour la décarbonation de la production électrique et 7,9 milliards pour l’efficacité énergétique du bâtiment. Le Plan national d’adaptation, qui doit préciser les besoins sectoriels, est encore en préparation.

Le dispositif anti-feu illustre à la fois la direction et ses limites. La Commission nationale de protection des forêts, installée en mars 2026 sous la présidence du ministre de l’Agriculture, Yacine El-Mahdi Oualid, associe l’ANP, la Protection civile, la Gendarmerie et la DGF. Le plan de la saison 2026 mobilise 140 drones de détection précoce, quatre fois plus qu’en 2025, plus de 6 000 agents et l’imagerie satellitaire fournie par l’Agence spatiale algérienne. La stratégie avait donné des résultats : 5 289 hectares brûlés en 2025, contre une moyenne décennale proche de 40 000. La vague de fin août a montré ce que vaut la première attaque quand des dizaines de foyers se déclarent en même temps et que le feu tient six jours.

L’eau, premier gisement d’efficience

Le cœur de la démonstration de Zoubir Sahli est hydraulique. L’agriculture consomme environ 70 % des ressources en eau du pays. Or, estime-t-il en s’appuyant sur des travaux académiques français (Rousset et Arrus, LEPII-EPE), le recours à des techniques optimales d’irrigation permettrait d’économiser 10 % à 20 % de la dotation en eau, soit entre 0,5 et 1 milliard de mètres cubes par an. De loin le premier gisement hydrique disponible pour l’agriculture algérienne.

Les eaux non conventionnelles constituent le second levier. Dessalement de l’eau de mer et surtout réutilisation des eaux usées traitées représenteraient, selon les calculs de l’agroéconomiste, un potentiel de l’ordre de 0,5 à 0,9 milliard de mètres cubes par an. Le parc existant le permet : le ministre de l’Hydraulique, Lounès Bouzegza, recensait début juillet 234 stations d’épuration traitant 1,1 milliard de mètres cubes par an, un volume qu’il estime pouvoir porter « vers 1,5 milliard au moins ».

Les prévisions officielles vont loin. L’Algérie s’est fixée l’objectif de réutiliser 60 % des eaux usées traitées d’ici 2030, contre environ 19 à 20 % aujourd’hui, afin d’irriguer quelque 66 000 hectares de terres agricoles. La difficulté n’est pas la capacité d’épuration, c’est la valorisation en aval. Sur le terrain, le raccordement mis en service en mars 2026 entre la station d’épuration de Réghaïa et le grand périmètre d’irrigation de la Mitidja orientale transfère jusqu’à 60 000 mètres cubes par jour vers les terres agricoles.

Ailleurs, lors de ses tournées à Tiaret et Sidi Bel-Abbès, le ministre a lui-même regretté que des volumes importants d’eaux traitées continuent de se déverser dans les oueds. S’y ajoute le dessalement, qui couvre déjà 42 % des besoins en eau potable des ménages avec dix-neuf stations, et dont le Conseil des ministres a validé trois nouvelles unités en octobre 2025.

Mais l’expert formule une mise en garde de gouvernance. Continuer à polariser « l’essentiel des ressources en eau, en capitaux et en technologies » sur la grande hydraulique et une partie restreinte du territoire creuserait l’écart entre les grands périmètres irrigués et la petite agriculture, « y compris les oasis qui se meurent ». Il préconise une gestion intégrée et concertée de la ressource, la gestion de la demande en eau par la tarification, les aides financières et les mesures agro-environnementales, des agences de bassin déconcentrées et des associations d’irrigants.

Après les feux, l’érosion menace les barrages

Dans la logique de Zoubir Sahli, l’amont des barrages, les montagnes et leurs forêts, est un chapitre négligé devenu une urgence. La protection et la restauration des terres de montagne, menacées par l’érosion, sont présentées comme une nécessité pour préserver les barrages de l’envasement et lutter contre l’exode rural. Les incendies aggravent mécaniquement ce risque. Un sol forestier brûlé perd sa couverture végétale, le ruissellement s’accélère, les sédiments gagnent les retenues. L’Agence nationale des barrages prévoyait déjà, avant l’été, d’extraire 10 millions de mètres cubes de vase lors de sa quatrième campagne de dévasement. Les 89 hectares d’arbres fruitiers et de cultures de montagne détruits en juillet rappellent au passage que la forêt algérienne, pin d’Alep et chêne-liège surtout, est aussi un revenu pour les habitants.

Les recommandations de l’expert valent feuille de route post-incendie. Recentrage technique et socio-économique des politiques de reboisement, renforcement des pépinières, clarification des prérogatives institutionnelles, sélection des entreprises de travaux fondée sur « le mérite et l’efficacité », généralisation du suivi et de l’évaluation des programmes forestiers, pendant que le secteur se dote du Code forestier actualisé, de l’inventaire forestier et du cadastre forestier national. En zone steppique et présaharienne, où « la situation devient de plus en plus grave », il appelle à actualiser les programmes de lutte contre la désertification, à cartographier les nappes alfatières et les parcours, et à revoir l’ensemble des projets d’investissement agricole dans un cadre intersectoriel assumé.

Une agriculture résiliente et des campagnes à réhabiliter

Sur le plan agronomique, les pistes sont précises. Refonte du calendrier agricole et optimisation des dates de semis en fonction de l’évolution du climat, semences sélectionnées et variétés céréalières à cycle court résistantes au stress hydrique, reconversion et repositionnement des cultures selon le contexte bioclimatique, irrigation de complément, investissement dans la petite et moyenne hydraulique, valorisation des filières de produits de terroir et de l’agriculture biologique. Condition expresse, un accompagnement technique et financier des agriculteurs, sans lequel ces conversions resteront lettre morte.

Quant aux territoires ruraux, décrits comme étant « en crise » malgré des taux d’électrification supérieurs à 95 % et un raccordement à l’eau potable de plus de la moitié des ménages, l’expert plaide pour des approches participatives. Décentralisation des décisions engageant les communautés de base dans de véritables contrats de développement, formation de gestionnaires locaux, implication des collectivités et de la société civile, avec une attention particulière aux jeunes et aux femmes rurales, premières victimes du chômage dans ces zones. Les villages encerclés par les flammes fin août, dont certains habitants n’ont dû leur salut qu’à une évacuation lancée sans attendre les ordres officiels, montrent ce que vaut cette capacité locale à anticiper.

La question de gouvernance

La réponse officielle au drame a d’abord été solennelle et répressive. Trois jours de deuil national décrétés le 27 août, annulation des manifestations culturelles et sportives, et demande présidentielle de modification du Code pénal pour instaurer la peine de mort à l’encontre des incendiaires. Dans le débat public, plusieurs voix réclament un État qui anticipe les catastrophes au lieu de les gérer une fois survenues, et un plan d’urgence national. C’est la question que posait Zoubir Sahli en ouverture de sa contribution.

Comment formuler des politiques agricoles résilientes au changement climatique et augmenter la production « de manière durable et de façon résiliente » ? Sa réponse tient dans la gouvernance. La répression des incendiaires, quelle que soit sa nécessité, ne dispense pas de l’adaptation : l’allongement officiel de la saison à haut risque est un fait climatique avant d’être un fait criminel.

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